Coopérant en Haïti - Vivre avec la peur

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Monique Durand
Édition du samedi 07 et du dimanche 08 juin 2008

Mots clés : coopérants, problèmes de sécurité, Enlèvement, Aide à l'étranger, Canada (Pays), Haïti (pays)

L'enlèvement récent d'une jeune Québécoise, Nadia Lefebvre, à Port-au-Prince, met en lumière les problèmes de sécurité et les conditions de vie difficiles auxquels font face les coopérants dans certaines contrées de la planète, Haïti au premier chef.

«C'est clair que le kidnapping de l'une des nôtres a été vécu comme un traumatisme par tous mes collègues coopérants. Ça fait vraiment peur», s'exclame Jean Roussel, un infirmier de 24 ans qui a travaillé en Haïti pour la section suisse de Médecins du monde. Nadia Lefebvre n'a pas été enlevée dans une voiture ou dans la rue, mais chez elle, au beau milieu de la nuit. «C'est ce qu'il y a de plus inquiétant, affirme le directeur des opérations de Médecins sans frontières en Haïti, Paul McPhun. Avant, les kidnappeurs haïtiens ciblaient d'autres Haïtiens. Ils viennent de franchir un nouveau cap dans la terreur en ciblant des étrangers. À ma connaissance, c'est la première fois qu'ils traquent un étranger jusque chez lui.»

Être coopérant en Haïti, et tout spécialement à Port-au-Prince, la capitale, c'est vivre avec un peu la peur au ventre. Et même s'ils réussissent parfois à oublier cette fichue peur dans une nature grandiose, entre mer et montagne, au milieu d'un peuple souriant, la vie d'assiégés qu'y mènent les coopérants vient leur rappeler sans cesse qu'ils vivent sur le flanc d'un volcan social qui peut à tout moment exploser. Leur existence est liée aux impératifs de sécurité. Et cette sécurité est la priorité numéro un des organisations de qui ils relèvent.

Chacune a ses protocoles, ses différents niveaux d'alerte, ses méthodes en cas de coup dur. Et ces organisations discutent beaucoup entre elles: elles se tiennent informées de l'état de la situation et du degré de dangerosité du terrain. Leurs consignes de sécurité sont claires, codifiées, enseignées comme un catéchisme à des coopérants, souvent jeunes, qui doivent s'engager par écrit à les respecter sous peine de devoir retourner chez eux illico.

Pour le Centre d'études et de coopération internationale (CECI), par exemple, il existe des zones de Port-au-Prince où les coopérants ont l'absolue interdiction d'aller. Cité-Soleil, le gigantesque bidonville, fait partie des zones ainsi décrétées. Les coopérants sont tenus de ne se déplacer qu'à bord des véhicules 4x4 identifiés aux couleurs de l'organisation, et vitres relevées. Ils vivent dans des maisons appelées «guest houses», généralement situées au fond d'une cour fermée par un énorme portail et gardée jour et nuit par des «nationaux» embauchés à cette fin et non armés.

Les coopérants sont également choisis avec minutie par les ONG. Ils passent à travers un sas étroit fait d'entrevues, de séances d'information, de formation et de briefings sur la sécurité. Des briefings faits pour frapper leur imaginaire et les effrayer quelque peu, à partir du principe que la peur est une bonne conseillère dans certaines circonstances. «On nous apprend quoi faire au cas où nous devrions être évacués d'urgence, raconte Jean Roussel. Il faut détruire nos ordinateurs et tout ce qui est réutilisable. Ou bien les enterrer. C'est vrai que c'est assez impressionnant à entendre.»

Castrant!

Mais quand on est jeune, fringant, assoiffé de découvertes et de rencontres, bien sûr toutes ces contraintes, assumées au départ, deviennent à la longue exaspérantes. «C'est castrant au maximum!», ajoute Jean Roussel. Pas question d'aller à pied se promener, de fureter, de rêver dans le paysage. «Tu appelles avant d'aller prendre ta p'tite bière, le chauffeur vient te déposer au bar, tu appelles après pour qu'il vienne te chercher.» Pas question non plus d'avoir des invités nocturnes dans les guest houses ou de nouer des liens amoureux avec le personnel local.

«Les règles de sécurité sont sévères. Ce qui fait en sorte que nous sommes beaucoup entre nous», explique Vincent Duval, 25 ans, un crack en informatique. Il enseigne les rudiments de la création de sites Web à Jacmel, au sud d'Haïti, sous les auspices du CECI. «Sauf la fréquentation de nos partenaires locaux, je pourrais être en Haïti sans voir ni le pays ni les gens.»

Coupés de la réalité, voilà ce que sont plus ou moins les coopérants en Haïti. À leur corps défendant. «J'ai l'impression d'avoir une vie parallèle, dans un ghetto de Canadiens», lâche Andréanne Bédard, 28 ans, conseillère pédagogique à Jacmel pour la Fondation Paul Gérin-Lajoie (FPGL). Elle n'avait pas l'air trop heureuse ce matin-là, Andréanne. «J'essaie de guérir d'une diarrhée qui dure depuis deux jours.» Andréanne avait déjà vécu six mois dans une famille au Mali, «chez l'habitant» selon l'expression consacrée. Dans la plupart des pays africains, les impératifs de sécurité sont moins draconiens.

De se retrouver maintenant en Haïti, enfermée dans une prison plutôt jolie et confortable, climatisée, avec vue imprenable sur la baie de Jacmel, la rend mal à l'aise. «On m'a conseillé d'apporter des livres et des films, mais je ne suis pas venue ici pour ça!», proteste une de ses collègues, Élise Voyer, une juriste de 24 ans, partie en Haïti avec Avocats sans frontières.

Les ONG québécoises ne badinent pas avec les questions de sécurité. «Nous accordons à cela une importance extrême, quitte à frustrer quelques jeunes coopérants», affirme Maria-Luisa Monreal, directrice générale de l'Association québécoise des organismes de coopération internationale, qui chapeaute 63 organisations. «Nous sommes responsables d'eux. Leurs parents nous ont à l'oeil. Nous ne voulons pas d'incidents.»

Maria-Luisa Monreal prétend même que le souci de la sécurité est encore plus grand parmi les ONG québécoises. «D'après mon expérience sur le terrain, plus que les autres, nos organisations multiplient les réunions portant sur la sécurité et demandent à leurs coopérants de se rapporter régulièrement.»

L'aventure d'abord

Qu'est-ce qui pousse ces femmes et ces hommes, souvent au début de leur vie active, à s'embarquer pour des pays difficiles comme Haïti? Que vont-ils chercher dans un dépaysement aussi radical et dangereux? L'aventure d'abord, les conditions extrêmes, les pics d'existence. Ils sont dans la pleine fougue de la jeunesse.

Jean Roussel s'est lavé dans un seau d'eau froide et a dormi pendant des semaines, blotti dans son lit de camp, au milieu des colonnes de fourmis qui montaient sur les murs de sa cabane perdue dans la campagne haïtienne. Il s'en souvient, chaviré d'émotion. «J'ai vécu l'expérience de ma vie! Je revivrais ça n'importe quand!» Élise Voyer parle avec la même exaltation de son baptême de feu en Colombie. «C'est un "buzz" quand tu pars. Tout est intense. Et là-bas, c'est le stress, la peur, les hélicos menaçants de l'armée colombienne au-dessus de la tête.» Ils en redemandent.

Mais ils doivent souvent déchanter, coincés dans la vie étroite de la petite communauté des «internationaux» assiégés qu'ils forment dans des pays dangereux. Et quand se produit un incident grave tel l'enlèvement de Nadia Lefebvre, alors ils serrent les coudes. Ils parlent beaucoup, se réunissent pour libérer les émotions, les inquiétudes et les frustrations. Et, forcément, se verront encore davantage coupés de la réalité parce que les règles de sécurité vont redoubler de sévérité.

Déjà, les impacts de l'incident Nadia Lefebvre se font sentir sur le terrain. Une organisation comme MSF Canada a considérablement renforcé ses règles de sécurité. Couvre-feu le soir pour l'ensemble du personnel. Mouvements limités. Zones d'action rétrécies. «On revoit l'ensemble de nos politiques de transport, de communication», dit Paul McPhun. Et chacun doit réviser son catéchisme des règles de sécurité. Chacun doit savoir très précisément quoi faire si les choses tournent mal.

«On va d'abord prendre le temps de reprendre notre souffle», explique Francine Sinzinkayo, de Médecins du monde Canada, organisation sous l'égide de laquelle travaillait la jeune Lefebvre, en compagnie de trois autres expatriés et d'une soixantaine de «nationaux». Les troupes sont sous le choc. «Notre équipe est revenue à Montréal. On va tenter de comprendre exactement ce qui s'est passé.» Mais pas question, dit-elle, de fermer la mission de Médecins du monde Canada en Haïti. «On va réviser l'ensemble de nos programmes et examiner comment on pourrait encore améliorer nos règles de sécurité pour l'avenir.»

«Bien sûr, il y a une part de risque à travailler en Haïti dont les coopérants sont bien informés avant leur départ, avance Paul McPhun. On ne pourra jamais se prémunir totalement contre les dangers.»

Et l'envie de repartir est plus forte que la peur. Le jeune infirmier Jean Roussel s'est mis sur la liste d'appel de la Croix-Rouge cet été. Il partira où on l'enverra. Si c'est Haïti, alors ce sera Haïti. «Il y a juste en Irak où je refuserais d'aller.» Il rit. «Ma mère me casserait un bras pour m'en empêcher.»

***

Collaboratrice spéciale du Devoir, Monique Durand s'est rendue en Haïti avec le soutien de l'ACDI et des organismes CECI, Développement et paix, Droits et démocratie et Oxfam-Québec.


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quelle image! - par Rach Daniel
Le lundi 09 juin 2008 14:00

C'était juste une Québécoise... - par jacques noel
Le samedi 07 juin 2008 09:00

Le concept de BLOWBACK en action ! - par Jean-François Couture
Le samedi 07 juin 2008 08:00

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