Le dernier Anna Gavalda et quelques autres titres d'été moins lisses

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Guylaine Massoutre
Édition du samedi 07 et du dimanche 08 juin 2008

Mots clés : Anna Gavalda, Pierre Senge, Claude Gutman, Culture, Livre, France (pays), Québec (province)

Source : le dilettante
Anna Gavalda, l'Amélie Poulin du néoréalisme

Que penser d'Anna Gavalda, 37 ans, phénomène qui, avec ses nouvelles optimistes, Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part (au Dilettante), a vendu en huit ans presque deux millions d'exemplaires? Cinq millions en trois best-sellers, soit 32 millions d'euros en chiffre d'affaires. Qui a vu Ensemble c'est tout, porté à l'écran par Claude Berri? Faut-il maintenant présenter La Consolante, le beau et gros objet de ce printemps, imprimé large avec plein de dialogues?

Disons-le, en restant sobre dans la frénésie, l'histoire, très BD, raconte celle de Charles, quinquagénaire, qui, apprenant la mort d'une amie d'enfance, perd un peu les pédales et se console auprès d'Anouk et de Kate, au milieu d'enfants. La critique est unanime: n'importe qui peut se reconnaître dans cette écriture familière.

La très sincère vedette se paie le luxe d'éviter les interviews: des queues interminables l'attendent aux séances de signature. Aux assises du roman, qui viennent de se tenir à Lyon, l'historien Alain Corbin a comparé son succès à celui de La Nouvelle Héloïse: le roman est le miroir nécessaire à la représentation collective. Quant au psychanalyste Pontalis, il a réaffirmé que tout roman répare une blessure de la vie, souvent l'incompréhension de l'entourage, chez le lecteur aussi.

Ses personnages suivent leurs impulsions, leurs déprimes de classe moyenne, leur amour-propre adolescent. Avec humour, elle prétend que ces contradictions, ce mélo, ces surprises, ces phrases orales et bavardes, c'est conforme à ce que les gens pensent d'eux-mêmes. Avec sa jeunesse bcbg dans une fratrie nombreuse, elle est l'Amélie Poulin du néoréalisme, qui aurait fondu Sagan, Tolstoï, les journaux, les petites annonces, Leonard Cohen, Chet Baker et Gena Rowland dans le frais, le sympa, le brouillon, le clair cocktail de La Consolante. Et le tournage de Je l'aimais vient de commencer, avec Daniel Auteuil et Marie-Josée Croze.

Crédible, cette romancière à l'eau de rose -- elle a écrit pour Harlequin --, prof de français dans un collègue catholique, dépasse tout juste Guillaume Musso, prof dans un lycée international, avec Je reviens te chercher (XO Éditions), et Marc Lévy, avec Toutes ces choses qu'on ne s'est pas dites (Robert Laffont). Les Années d'Annie Ernaux (Gallimard), ex-prof de français, marche aussi très bien, et l'excellente surprise de Muriel Barbery, L'Élégance du hérisson (Gallimard), n'a pas fini de se multiplier comme des petits pains. Tant mieux: les ventes, comme les livres, sont imprévisibles.

Éternel Lichtenberg

Comme l'indique Pierre Senges dans sa dédicace manuscrite, le livre peut être lu d'une traite ou par étapes, selon l'humeur. Fragments de Lichtenberg raconte la vie inoubliable d'un certain Georg Christoph Lichtenberg (1742-1799), qui à sa mort laissa 8000 fragments, autant de phrases chocs. «Il y a des fanatiques sans capacité, et ce sont là vraiment de dangereuses gens», par exemple.

C'eût été sans conséquences s'il n'y avait eu un certain Hermann Sax, qui, un siècle après la mort de ce bossu, fit une conjecture, à savoir que tout cela avait un sens. En Suède, il constitua une société financée par un notable, Nobel, qui entreprit de résoudre l'énigme.

Vint un jour une autre conjecture, celle de Stuart et Mulligan, un jeune couple d'Irlandais, qui arrivèrent à la conclusion que cet ensemble n'était que le dixième d'un tout, et de là, on fit d'autres déductions. Ce Lichtenberg, dont les aphorismes recouvrent tous les secteurs de la connaissance, aurait récrit, si les fragments étaient correctement rassemblés, entre autres, la Bible, la vie de Polichinelle, Don Quichotte, les Métamorphoses d'Ovide, le Roman de Malfilâtre de Christina Walser (?) et d'autres oeuvres comme celles de Lucia Carla Ginocchio ou de Casanova.

On l'aura compris, Senges signe une oeuvre épique de haute érudition, a des avis sur tout et sur rien et survole librement notre univers du savoir, qu'il soit littéraire, scientifique, politique ou moral. Qui veut faire vite découvrira que la table des matières constitue à elle seule un petit roman. Parodie des cabinets de curiosités de la Renaissance, c'est à lire soit d'un l'oeil, soit porté par l'enthousiasme, quand on comprend qu'il est possible d'embrasser toute la connaissance du monde!

Prix Brive-Montréal

L'oeuvre de Claude Gutman, abondante et diverse, autobiographique ou pour les enfants, s'est vue consacrée par ce prix des lecteurs, l'automne dernier. Dans L'Enfant qui m'accompagnait, il se raconte comme s'il n'avait été que le vil embarras de parents aussi indépendants qu'égoïstes. Retiré de chez des grands-parents équilibrés et aimants pour être ballotté entre la France et Israël, puis écartelé par les inconséquences d'un père qui fut tout sauf un éducateur, cet enfant au bon caractère raconte sa résilience, en réglant plusieurs comptes avec ses géniteurs.

L'époque perturbée de l'après-guerre ressurgit sous cette plume mordante. Mais c'est surtout la différence qui fait l'objet d'une enquête rétrospective et d'un vibrant plaidoyer en faveur de la débrouillardise des enfants. Tout est mensonge, engueulades, tromperies, peur de la bêtise cruelle, stratégies de fuite et d'insouciance, pour survivre. Ce récit édifiant passionne, comme toutes les histoires vraies. S'il en rajoute, par autodérision, pour rattraper des morceaux incollables, on dirait du Prévert. Ce Gavroche juif semble avoir tout appris de la filouterie paternelle, aussi rogue qu'arrogante. La misère est parfois bonne conseillère: à force de coups de pieds au cul, la rébellion s'avère littéraire.
***
La Consolante
Anna Gavalda
Le Dilettante
Paris, 2008, 637 pages
***
Fragments de Lichtenberg
Pierre Senges
Verticales
Paris, 2008, 634 pages
***
L'Enfant qui m'accompagnait
Claude Gutman
Le Seuil
Paris, 2008, 344 pages


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