Le crucifix restera en place

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Antoine Robitaille
Édition du vendredi 23 mai 2008

Mots clés : commission Bouchard-Taylor, crucifix, Immigration, Québec (province)

Rien sur l'identité, juge Dumont; à côté de l'essentiel, dit Marois

Québec -- Le crucifix restera en place à l'Assemblée nationale, contrairement à l'un des souhaits exprimés par les coprésidents Bouchard et Taylor dans leur rapport-fleuve déposé hier. Cette première réponse à une recommandation des deux universitaires, autant négative que rapide de la part des élus, a donné lieu à une concurrence entre le gouvernement et l'opposition officielle. C'est la motion proposée par le gouvernement qui a finalement été adoptée en après-midi à l'unanimité des 100 élus présents. Mais l'ADQ avait déposé en matinée, avant le gouvernement, un texte réclamant le maintien du symbole chrétien. Pour une raison inexpliquée, c'est finalement le libellé gouvernemental qui a eu préséance et qui a été mis aux voix.

Cette concurrence illustre bien, à Québec, à quel point les formations politiques étaient nerveuses en cette journée de dépôt d'un rapport faisant suite à une consultation panquébécoise qui a attiré sur elle une attention presque sans pareille.

Le premier ministre a d'ailleurs ouvert les travaux d'après-midi de l'Assemblée nationale, hier, par une déclaration ministérielle solennelle dans laquelle il s'est inspiré du thème central des fêtes du 400e anniversaire de Québec, la «rencontre», et qu'il a ponctuée par cette formule: «Nous n'avons pas tous la même origine. Pourtant, nous avons la même destinée, car nous sommes tous québécois.» Dans son discours, M. Charest a tout de suite voulu annoncer certaines «actions» qu'il a présentées comme étant «inspirées par la commission»:

- Les mesures en vue de franciser les immigrants avant leur arrivée seront renforcées.

- Les candidats à l'immigration devront aussi signer une «déclaration» par laquelle les candidats à l'immigration s'engageront à adhérer aux valeurs communes de notre société.

- Un «mécanisme» encore indéfini sera conçu afin d'aider «les décideurs à traiter les questions d'accommodement dans le respect de la laïcité de nos institutions».

Le premier ministre a aussi demandé aux parlementaires de «collaborer à l'adoption du projet de loi 63», lequel ne comprend que quelques dispositions visant à amender la Charte des droits et libertés pour affirmer l'égalité des femmes et des hommes.

Enfin, M. Charest a présenté le texte de la motion. Notons que le Parti québécois a fait ajouter le «notamment» de la dernière phrase: «Que l'Assemblée nationale réitère sa volonté de promouvoir la langue, l'histoire, la culture et les valeurs de la nation québécoise, favorise l'intégration de chacun à notre nation dans un esprit d'ouverture et de réciprocité, et témoigne de son attachement à notre patrimoine religieux et historique, représenté notamment par le crucifix de notre salon bleu et nos armoiries ornant nos institutions.»

Au sujet du crucifix, le premier ministre a insisté plus tard en point de presse sur le fait que ce n'était pas qu'un symbole religieux, mais un élément du patrimoine qui illustrait le fait que l'Église catholique, «pendant 350 ans, a joué un rôle très important dans la société québécoise au niveau [sic] de l'enseignement et de la santé. Et ça, c'est une chose qu'on ne changera jamais» puisque «l'histoire ne peut pas se réécrire à l'envers». À ses dires, si on décrochait ce symbole du Salon bleu, on n'en finirait plus de cacher moult signes du même type incrustés dans nos édifices.

Rien pour l'identité

Mario Dumont a qualifié la déclaration de M. Charest de «geste nettement insuffisant». Surtout dans «la matière [sic] où le rapport de la commission Bouchard-Taylor est le plus faible, soit l'affirmation de notre identité». Le chef adéquiste est revenu sur sa proposition d'adoption d'une constitution interne du Québec et a suggéré que les trois chefs se rencontrent pour en discuter. Devant le refus du premier ministre, M. Dumont a lancé: «Le premier ministre [...] aime parler de Parlement de cohabitation, mais on se rend compte que, quand son devoir de premier ministre est interpellé, il découche.» Rappelant que Benoît Pelletier, le ministre des Affaires intergouvernementales, s'est déjà dit prêt à travailler à un tel projet, M. Dumont -- qui semblait stimulé par le débat hier -- a ajouté «pour une fois qu'il y en a un qui veut travailler, pourquoi il [M. Charest] ne le laisse pas faire?».

Croisé dans un couloir du parlement, M. Pelletier n'a pas hésité à réitérer ce qu'il a déjà dit: «C'est un projet qui mérite d'être examiné. Je le soutiens encore. C'est un projet qui est en soi intéressant, ce n'est pas sans intérêt. Est-ce que c'est la réponse qu'un gouvernement doit apporter à un rapport comme celui de Bouchard-Taylor? Nous, on répond non. On pense qu'au contraire, on doit se focaliser sur d'autres priorités que [celle d']entrer dans une démarche de deux ans minimum qui se terminerait inévitablement par la tenue d'un référendum.»

Par ailleurs, une constitution existante, celle de 1982, doit être modifiée, a soutenu Mario Dumont. À ses yeux, MM. Bouchard et Taylor ont gommé le fait que cette loi fondamentale «imposée au Québec sans le consentement» de l'Assemblée nationale a eu, a-t-il pesté, «des effets déstructurants beaucoup plus importants que nos dirigeants de l'époque ne pouvaient même l'imaginer». Aussi, il souhaite que l'article 27 de la Charte des droits «soit amendé formellement pour que l'on y retrouve une reconnaissance constitutionnelle de la nation québécoise, [du fait] que le Québec constitue une société d'accueil, ainsi que [de] la claire prépondérance de la langue française sur le territoire québécois».

Quant à Pauline Marois, le rapport de la commission est à ses yeux passé «à côté de l'essentiel». À propos de ce texte qui dénonce la thèse du «Nous québécois» échafaudée par elle depuis août (avec l'aide du sociologue Jacques Beauchemin, le «dissident» du comité-conseil de la commission Bouchard-Taylor): «Il ne va que dans un sens», a-t-elle déploré. «Or il existe un malaise identitaire au Québec auquel on se doit de répondre, nous, leurs représentants, les représentants du peuple québécois», a-t-elle ajouté, avant de rappeler que les mesures de renforcement de la francisation «se retrouvaient d'ailleurs dans les projets de loi 195 et 196», sur l'identité et la constitution du Québec. Elle a qualifié les actions annoncées de «demi-mesures» et a soutenu que «la véritable solution» à l'inquiétude identitaire est la souveraineté du Québec.

Période de questions mouvementée

Sous l'oeil amusé de deux anciens premiers ministres français, Alain Juppé et Jean-Pierre Raffarin, la période de questions qui a suivi ces échanges s'avéra mouvementée. Le premier ministre a fait sourire en soulignant que les anciens chefs de gouvernement étaient «témoins de ce débat qu'ils nous ont légué 400 ans après le passage de Samuel de Champlain». L'opposition adéquiste a tenté de connaître la position du gouvernement sur certaines recommandations précises: que l'État «diffuse chaque année auprès des gestionnaires d'institutions et d'organismes publics ou privés un calendrier multiconfessionnel indiquant les dates des diverses fêtes religieuses». La députée adéquiste Catherine Morissette a demandé si cela «voulait dire qu'on risque de devoir, dans nos garderies, nos écoles primaires et dans tous nos milieux de vie, cacher dans le garde-robe nos sapins de Noël et nos lapins de Pâques?». Le leader Sébastien Proulx a pour sa part voulu savoir s'il sera désormais «permis à des professeurs d'enseigner voilés à nos enfants». Mais la ministre de l'Immigration Yolande James a évité de répondre aux questions (qualifiées plus tard de «pure démagogie» par Jean Charest) en s'en tenant à des propos généraux soufflés par le leader Jean-Marc Fournier et le ministre de la Justice Jacques Dupuis. Cela a donné lieu à quelques querelles de procédure. Le président Michel Bissonnet a même enjoint à deux reprises à la ministre de répondre plus directement à la question.

Quant au premier ministre, il a souligné en fin de journée que d'autres mesures seraient ultérieurement présentées en réponse au rapport.


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