61e Festival de Cannes - Un tour du chapeau pour les frères Dardenne?
Mots clés : frères Dardenne, 61e Festival de Cannes, Cinéma, Culture, France (pays)

Photo: Agence France-Presse
S'inscrivant dans la continuité de l'oeuvre dardenienne, exigeante et d'une grande sécheresse, le film fait le portrait d'une immigrante albanaise (Arta Debroshi, une révélation) qui a contracté un mariage blanc avec un junkie belge (Jérémie Renier, fort candidat au prix d'interprétation masculine) duquel les complices de la jeune femme «disposeront» après obtention de sa citoyenneté, afin de la marier à un mafieux russe à qui elle rendra le même service.
Le film documente avec délicatesse l'«accident» qui a déréglé le bon déroulement de cette machination: une affection soudaine de l'héroïne pour son mari, qu'elle va aider à se sortir du piège de la drogue. L'intrigue subliminale ainsi que les dilemmes moraux qui se présentent au personnage font du Silence de Lorna un film plus accessible que leurs précédents. Le théâtre -- Liège populaire sous un ciel gris -- y est pour quelque chose. On y sent une vie qui fourmille, un pouls qui bat. «Il nous apparaissait plus intéressant de camper Lorna dans une ville populeuse. Ça la rend plus inquiétante, plus étrange, et ça renforce son silence», dit Jean-Pierre Dardenne, qui avec son frère en conférence s'échange la parole sans qu'il soit possible, à la lecture du carnet de notes, de redistribuer sans faute les citations. Mais le traitement, radicalement différent de celui du Fils et de Rosetta, contribue pour beaucoup à l'accessibilité du film. Les cinéastes ont en effet choisi d'observer le personnage plutôt que de nous faire entrer dans son mouvement, dans son énergie. «Au stade de l'écriture, on s'est dit qu'il fallait enregistrer avec notre caméra plutôt qu'écrire avec elle» cette histoire d'émancipation d'une Albanaise qui ne s'appartient pas, métaphore d'une Union européenne verrouillée de l'intérieur.
Moins de succès
Les espoirs de palmarès sont plus sûrs pour les Dardenne que pour Walter Salles (Linha de Passe) et Matteo Garrone (Gomorra), dont les films n'ont pas causé grand émoi. Le premier, sage portrait social coréalisé par Salles avec Danièla Thomas, porte sur les espoirs d'élévation sociale des quatre enfants d'une femme de ménage célibataire dans un quartier pauvre de Sao Paulo. Une fois dite la passion du soccer pour l'un, celles de la religion, des magouilles et des autobus pour les trois autres, le film conventionnel et bien fait tombe dans l'exposé prosaïque et fataliste.
Il manque de toute évidence au film la liberté narrative de Gomorra, tiré du best-seller de Roberto Saviano. Lequel film, autre portrait de milieu, celui de la Camorra napolitaine, manque en revanche de profondeur, le cinéaste ayant choisi de prendre des personnages du roman et de les suivre en alternance, sans réussir à créer un crescendo dramatique. Or le film est traversé d'instants de grâce qui donnent à penser qu'il va s'élever. Mais le récit, d'une complexité avoisinant la confusion, le tire vers le bas.
Les deux films d'Asie présentés en compétition s'adressent aux happy few. Dans 24 City, Jia Zhangke évoque les transformations que connaît la Chine contemporaine, à travers les témoignages d'ouvriers ayant travaillé à une usine d'armement en voie de relocalisation. Le passé et le présent, l'individu et la nation, le vrai et le faux (certains témoignages sont livrés par des acteurs) s'opposent dans ce documentaire éclairant mais ennuyant. L'action de Serbis, du Phillipin Brillante Mendoza, se déroule dans un cinéma porno de Manille, propriété d'une famille dysfonctionnelle qui l'habite. Mendoza nous fait aller et venir dans les escaliers comme dans une pièce de Tennessee Williams, gardant pour lui le sujet de son film. Les temps qui changent? Si vous le dites.
Collaborateur du Devoir
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