61e Festival de Cannes - Un tour du chapeau pour les frères Dardenne?

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Martin Bilodeau
Édition du mardi 20 mai 2008

Mots clés : frères Dardenne, 61e Festival de Cannes, Cinéma, Culture, France (pays)

Jean-Pierre et Luc Dardenne sont à Cannes pour présenter leur plus récent film, Le Silence de Lorna. Les frères Dardenne ont déjà récolté la Palme d'or à deux reprises, pour leurs films L'Enfant et Rosetta.

Photo: Agence France-Presse

Cannes -- Comme le temps, qui passe continuellement du soleil à la pluie, le premier week-end du Festival de Cannes a été mi-figue mi raisin, moins généreux en coups de coeur qu'aux premiers jours du marathon, où Un Conte de Noël, Valse avec Bashir et Les Trois Singes se sont imposés auprès de la critique internationale. Ces films détenaient encore ce matin les marques à battre pour le palmarès qui sera dévoilé dimanche. Mais le très beau Silence de Lorna, de Luc et Jean-Pierre Dardenne, doublement palmés d'or dans le passé (pour L'Enfant et Rosetta), est venu s'ajouter in extremis hier matin à la liste des favoris.

«Nous sommes heureux que notre film soit là. Pour le reste, c'est Inch' Allah», a lâché Luc Dardenne en conférence de presse hier, où toute la presse belge semblait fébrile à l'idée de voir les auteurs de chez eux créer un précédent dans l'histoire en remportant une troisième fois la palme.

S'inscrivant dans la continuité de l'oeuvre dardenienne, exigeante et d'une grande sécheresse, le film fait le portrait d'une immigrante albanaise (Arta Debroshi, une révélation) qui a contracté un mariage blanc avec un junkie belge (Jérémie Renier, fort candidat au prix d'interprétation masculine) duquel les complices de la jeune femme «disposeront» après obtention de sa citoyenneté, afin de la marier à un mafieux russe à qui elle rendra le même service.

Le film documente avec délicatesse l'«accident» qui a déréglé le bon déroulement de cette machination: une affection soudaine de l'héroïne pour son mari, qu'elle va aider à se sortir du piège de la drogue. L'intrigue subliminale ainsi que les dilemmes moraux qui se présentent au personnage font du Silence de Lorna un film plus accessible que leurs précédents. Le théâtre -- Liège populaire sous un ciel gris -- y est pour quelque chose. On y sent une vie qui fourmille, un pouls qui bat. «Il nous apparaissait plus intéressant de camper Lorna dans une ville populeuse. Ça la rend plus inquiétante, plus étrange, et ça renforce son silence», dit Jean-Pierre Dardenne, qui avec son frère en conférence s'échange la parole sans qu'il soit possible, à la lecture du carnet de notes, de redistribuer sans faute les citations. Mais le traitement, radicalement différent de celui du Fils et de Rosetta, contribue pour beaucoup à l'accessibilité du film. Les cinéastes ont en effet choisi d'observer le personnage plutôt que de nous faire entrer dans son mouvement, dans son énergie. «Au stade de l'écriture, on s'est dit qu'il fallait enregistrer avec notre caméra plutôt qu'écrire avec elle» cette histoire d'émancipation d'une Albanaise qui ne s'appartient pas, métaphore d'une Union européenne verrouillée de l'intérieur.

Moins de succès

Les espoirs de palmarès sont plus sûrs pour les Dardenne que pour Walter Salles (Linha de Passe) et Matteo Garrone (Gomorra), dont les films n'ont pas causé grand émoi. Le premier, sage portrait social coréalisé par Salles avec Danièla Thomas, porte sur les espoirs d'élévation sociale des quatre enfants d'une femme de ménage célibataire dans un quartier pauvre de Sao Paulo. Une fois dite la passion du soccer pour l'un, celles de la religion, des magouilles et des autobus pour les trois autres, le film conventionnel et bien fait tombe dans l'exposé prosaïque et fataliste.

Il manque de toute évidence au film la liberté narrative de Gomorra, tiré du best-seller de Roberto Saviano. Lequel film, autre portrait de milieu, celui de la Camorra napolitaine, manque en revanche de profondeur, le cinéaste ayant choisi de prendre des personnages du roman et de les suivre en alternance, sans réussir à créer un crescendo dramatique. Or le film est traversé d'instants de grâce qui donnent à penser qu'il va s'élever. Mais le récit, d'une complexité avoisinant la confusion, le tire vers le bas.

Les deux films d'Asie présentés en compétition s'adressent aux happy few. Dans 24 City, Jia Zhangke évoque les transformations que connaît la Chine contemporaine, à travers les témoignages d'ouvriers ayant travaillé à une usine d'armement en voie de relocalisation. Le passé et le présent, l'individu et la nation, le vrai et le faux (certains témoignages sont livrés par des acteurs) s'opposent dans ce documentaire éclairant mais ennuyant. L'action de Serbis, du Phillipin Brillante Mendoza, se déroule dans un cinéma porno de Manille, propriété d'une famille dysfonctionnelle qui l'habite. Mendoza nous fait aller et venir dans les escaliers comme dans une pièce de Tennessee Williams, gardant pour lui le sujet de son film. Les temps qui changent? Si vous le dites.

Collaborateur du Devoir


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