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Locke appliqué à aujourd'hui
J'ai eu la chance d'enseigner à des aînés de niveau collégial la philosophie des religions. La démarche que je proposais dépassait en effet tant la tolérance que l'ouverture à la différence. À ce moment-là, je n'adhérais plus à aucune religion, ce qui inquiétait fortement certaines personnes dont la foi reposait sur des certitudes confirmées par les autorités religieuses, catholiques en l'occurrence. Mais la plupart des aînés à qui je présentais ce cours avaient déjà fait leur propre démarche de questionnement religieux. C'était donc tant pour eux que pour moi un véritable régal que d'aller ensemble admirer le développement tant préhistorique qu'historique des différentes religions qui ont été le fait de tous les peuples de toutes les époques, même les plus reculées. Mircea Eliade allait jusqu'à écrire que l'homme est un animal religieux. Ce serait là sa principale différence d'avec les autres primates. Dès qu'il s'est levé debout, l'hominien aurait pu établir des distinctions fondamentales entre les concepts d'avant et d'arrière, de droite et de gauche, et surtout de haut et de bas, imaginant en haut des forces spirituelles bénéfiques et en bas des maléfiques. Des textes comme l'Épopée de Gilgamesh écrite en sumérien et en akkadien plus de deux mille ans avant le christianisme évoquait déjà la recherche d'immortalité et de déluge qui seront repris par le judaïsme et le christianisme. La mort et la résurrection d'Osiris en Égypte précédait aussi de plusieurs siècles la résurrection Christ. Ce n'est que pour des gens déjà fragiles dans leur foi que ces liens suscitent des inquiétudes. L'ancrage historique est fondamental tant pour la réflexion philosophique que pour l'adhésion de foi qui ne tombe pas des nues. Finalement, comme j'avais présenté la religion musulmane avec autant de respect que la religion catholique, une dame musulmane m'avait fait cadeau d'un très beau Coran édité par son père.
Tolérance oui, ouverture aussi, mais un pas de plus me semble opportun. Donc reconnaissance de l'autre comme valable, même si l'on n'adhère pas à ses rituels et à ses dogmes. Voilà ce qui me semble capital pour les enseignants de ce nouveau programme. Mais les jeunes nouvellement formés à la hâte pour enseigner ce programme dans toutes les écoles et à tous les niveaux du primaire et du secondaire, seront-ils à la hauteur de la tâche titanesque qui leur échouera ? Je me permets d'en douter fortement. Et je reprendrais les arguments présentés par un autre lecteur du Devoir. Si un Régis Debray n'a pas toujours une parfaite intégration de tout ce qu'il écrit sur les religions, comment un «ti-cul» (sic) pourra-t-il quitter le manuel et aider les jeunes à développer leur propre synthèse religieuse ? On me dira que ce n'est pas là l'objectif du programme. D'accord, mais tant qu'à donner une série d'informations non intégrées, aussi bien ne pas en donner du tout et laisser la vie et le milieu apporter au jeune les réponses à mesure que se poseront les questions. Locke faisait allusion à des processus d'apprentissage qui se rapportent à la connaissance de soi, à d'autres processus qui aident à lier une expérience à une autre, à d'autres enfin qui se rapportent à l'observation scientifique et à la science de la nature. Toutes ces intégrations devraient déjà être le fait de l'enseignant. Je me permettrais donc de suggérer au ministère de l'éducation d'engager des professeurs à la retraite qui aimaient les jeunes et savaient respecter déjà leurs différences individuelles. Ils seraient en mesure d'appliquer concrètement l'esprit de ce nouveau programme : la reconnaissance active des différences.
