Un siècle d'écriture - Ces auteurs qui donnèrent à un pays sa langue nationale, l'hébreu
Mots clés : Amos Oz, auteur, Livre, Israël (pays)
Jamais la littérature israélienne n'a été un outil au service de la politique de son État

Photo: Agence France-Presse
Vivant en diaspora pendant 2000 ans et parlant de multiples langages, le peuple juif, sous l'impulsion de poètes juifs sionistes européens tels Haim Nahman Bialik (1873-1934) et Saul Tchernichovsky (1875-1945) et à la suite des efforts d'Eliezer ben Yehouda (1858-1922) pour sortir la langue de son carcan biblique, s'est doté au tournant du siècle de sa propre langue: l'hébreu. Puissant élément rassembleur autour duquel le sionisme s'est développé, l'hébreu et l'importance de la production littéraire israélienne représentent aujourd'hui pour beaucoup d'Israéliens l'une des plus grandes réussites du sionisme.
D'abord constituée autour de la naissance de l'État et du grand roman national, la littérature israélienne a évolué; elle se donne aujourd'hui davantage de liberté quant à son contexte géopolitique et, tel le miroir de la diversité de la société israélienne, étonne le lecteur par la richesse des voix qui la composent.
De la diaspora à l'État d'Israël
La littérature israélienne des premières années d'existence de l'État reflète deux tendances parallèles: il fallait venir à bout de souvenirs terrifiants, se détourner du passé «diasporique» pour bâtir un nouvel avenir basé sur la promesse d'un État libre. Héritiers des Zweig, Schnitzler ou encore Kafka, ces premiers auteurs israéliens articulent leurs écrits autour de deux axes majeurs: d'une part, les liens entre la diaspora et la terre d'Israël, puis, d'autre part, les rapports entre le sionisme socialiste des pères fondateurs et la figure du pionnier dont ils remettent en question le bien-fondé. Car il faut bien le souligner: jamais la littérature israélienne n'a été un outil au service de la politique de son État, et ce, même dans un pays dont l'existence même est continuellement menacée.
Parmi les auteurs de transition entre l'Europe et l'Orient, il faut retenir essentiellement Yossef Haim Brenner (1881-1920), qui eut une influence morale et sociale significative auprès de plusieurs générations d'auteurs israéliens, ainsi que le prix Nobel de littérature (1966) Samuel Agnon (1888-1970), sondeur des profondeurs de l'âme juive et père fondateur de la littérature israélienne moderne.
Ces écrivains vont paver la voie à ceux de la génération 1940-50, la «génération de la guerre d'indépendance». Nés en Israël et ayant tous porté les armes pour assurer l'indépendance de l'État, ces auteurs, tel Haim Gouri (1923- ) ou encore Moshe Shamir (1921-2004), vont s'attacher à remettre en question le conflit entre l'individualisme et la valorisation alors attribuée, au sein de la jeune société naissante, au dévouement pour la collectivité et l'État, à cette époque de nation building.
De juive à israélienne
Il a cependant fallu attendre les années 1960 pour que la littérature israélienne se détache véritablement de son passé juif et s'éloigne progressivement de la diaspora. Ici, réalisme psychologique ou allégorie sont utilisés pour confronter les conventions de la société israélienne ainsi que pour remettre en question les contours de la toute nouvelle identité nationale. On y évoque la vie au kibboutz, ou encore l'ombre de Jérusalem qui plane au-dessus de la tentative de «régénérescence» du peuple juif, «métaphorisée» par Tel-Aviv, ville nouvelle.
Les grandes figures de la littérature israélienne dont la réputation n'est plus à faire, A. B. Yehoshua et Amos Oz, sont issues de cette génération. Témoins des déchirements politiques de leur pays, ils n'ont jamais cessé jusqu'à ce jour, en marge de leur oeuvre de fiction, de jouer un rôle de conscience morale par la publication d'essais politiques et par leur engagement dans le mouvement Shalom Achshav (La paix maintenant). Tels de véritables Martiens alors, ils ont été les premiers, au sortir de la guerre des Six Jours, à défendre l'idée de la création d'un État palestinien, idée qui fait aujourd'hui consensus en Israël, 40 ans plus tard. Se joindra à eux, dans les années 1980-90, la troisième figure tutélaire de la littérature israélienne, le tout aussi talentueux David Grossman.
Une nouvelle génération rafraîchissante
Dans une région chargée d'histoire et de guerres, l'écrivain israélien est constamment exposé à ce que son oeuvre demeure coincée et déterminée par l'actualité et le poids du conflit israélo-palestinien.
En rupture avec les grandes figures tout juste évoquées, les deux dernières décennies ont été marquées par une nouvelle génération d'auteurs qui se sont fait connaître et ont fait leur place grâce à leur talent nouveau, au souffle créatif original qu'ils apportent à la scène littéraire. Intimistes, saisissants, amusants, provocateurs, ils ont opéré un retour aux thèmes classiques et universels du roman, où solitude, divorce, déprime, amour et folie se côtoient. Cela étant et malgré les apparences, l'angoisse existentielle qui pèse sur Israël de même que les tourments sociaux qui l'assaillent ne sont pas totalement absents de cette littérature, qui use brillamment de la métaphore ou du déplacement pour les évoquer.
Bien que certains déplorent l'appauvrissement de la langue et la tendance de ces oeuvres à être repliées sur elles-mêmes et à ne se limiter, bien souvent, qu'à la vie quotidienne et urbaine, il reste que l'écriture en état d'urgence d'un auteur tel Etgar Keret, chez qui violence instantanée et brutalité cohabitent avec un humour souvent sarcastique, a influencé nombre des jeunes auteurs d'aujourd'hui.
Fait intéressant, ce courant a également mis de l'avant plusieurs femmes des plus douées: Orly Castel Blum et Alona Kimhi aux univers souvent totalement disjonctés et trash, ou encore Mira Maguen et Adna Mazya, pour ne nommer que celles-là.
La Shoah est un autre thème majeur de la littérature israélienne, presque toujours associé à l'écriture d'une pureté et d'une précision inouïes d'Aaron Appelfeld, qui a également été renouvelé par l'approche de la génération des enfants de survivants souhaitant traduire différemment l'indicible, comme par exemple sous la plume de Lizzie Doron.
La diversité israélienne : une littérature aux voies multiples
Alors que la grande majorité des auteurs des deux premières générations étaient d'origine ashkénaze, la diversité des provenances qui composent la société israélienne va trouver son expression sous la plume d'auteurs arabes israéliens ou séfarades comme Émile Habibi, Albert Suissa, Sami Michael ou de ce génie tourmenté qu'est Yossi Sucary; chacun à leur manière, ils dénoncent la discrimination sociale dont ils ont été victimes et le traitement souvent condescendant que leur réservait l'establishment ashkénaze, surtout pendant les premières décennies d'existence de l'État.
La richesse culturelle israélienne peut également se découvrir par la lecture d'un auteur comme Umri Tagamlak Abra, d'origine éthiopienne, ou encore par celle de Boris Zaidman qui, avec nostalgie et ironie, a donné une voix aux Russes d'Israël, arrivés massivement en ce pays après la chute du communisme.
Il faut aussi faire une place toute particulière à Sayed Kashua, Arabe israélien écrivant en hébreu, qui, avec un humour irrésistible n'épargnant personne, écrit pour guérir les siens et les Juifs israéliens des stéréotypes et des clichés qu'ils entretiennent les uns envers les autres. Pour ainsi restituer aux uns et aux autres leur complexité, leur humanité. Cela étant, ce n'est sans doute pas un hasard s'il a été le seul auteur arabe israélien présent au dernier Salon du livre de Paris, dont Israël était l'invité d'honneur malgré l'appel au boycottage que l'on sait. Car l'un des remèdes aux préjugés à l'égard de l'Autre demeure d'aller à la rencontre des espoirs, des passions, des chagrins et des tourments qui l'animent.
S'il est une raison de célébrer les 60 ans de la littérature israélienne, c'est bien pour avoir toujours offert à ses lecteurs et lectrices la possibilité de ce faire, sans tomber dans le piège de la complaisance nationale.
Coups de coeur
Pour qui voudrait avoir un premier point de vue sur ce qu'est la littérature israélienne actuelle, des ouvrages s'imposent.
- Samuel AGNON, À la fleur de l'âge, Gallimard, Paris, 2003
- Aaron APPELFELD, Histoire d'une vie, L'Olivier, Paris, 2004
- Orly CASTEL BLOOM, Ville de poupée, Actes Sud, Arles, 2001
- Lizzie DORON, Pourquoi n'es-tu pas venue avant la guerre?, Héloïse d'Ormesson éditeur, Paris, 2008
- David GROSSMAN, Voir ci-dessous: Amour, Seuil, Paris, 1991
- David GROSSMAN, Chronique d'une paix différée, Seuil, Paris, 2003
- Sayed KASHUA, Les Arabes dansent aussi, 10/18, Paris, 2006
- Yehoshua KENAZ, Vers les chats, Gallimard, Paris, 1994
- Etgar KERET, Crise d'asthme, Actes Sud, Arles, 2002
- Alona KIMHI, Lily la tigresse, Gallimard, Paris, 2006
- Amos OZ, Une histoire d'amour et de ténèbres, Gallimard, Paris, 2004
- Amos OZ, Comment guérir un fanatique, Gallimard, Paris, 2006
- Yossi SUCARY, Emilia et le sel de la terre, Actes Sud, Arles, 2006
- A. B. YEHOSHUA, La Mariée libérée, Le livre de poche, Paris, 2005
- A. B. YEHOSHUA, Un feu amical, Calman-Lévy, Paris, 2008
- Boris ZAIDMAN, Hemingway et la pluie des oiseaux morts, Gallimard, Paris, 2008
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L'auteure est titulaire d'une maîtrise en science politique et vit en Israël depuis un an. Il est possible de consulter son blogue portant sur son expérience en Israël à: www.qic-cqi.org/chroniquest

