Cannes à l'aveuglette
Mots clés : Festival de Cannes, Culture, Cinéma, France (pays)

Photo: Agence Reuters
Sur la ligne de départ ce soir, des coeurs gonflés d'attentes et un seul titre pour les sublimer, Blindness, film d'ouverture signé Fernando Meirelles (La Cité de Dieu, La Constance du jardinier). Au fil d'arrivée, le 25 mai, un palmarès, imprévisible vu d'ici, et une promesse: Robert De Niro pour remettre la Palme d'or, récompense suprême qui, on l'espère, sera aussi audacieuse et ultimement rassembleuse que celle remise l'an dernier à 4 mois, 3 semaines et 2 jours, du Roumain Cristian Mungiu.
Mais reprenons du départ. Blindness, le titre du suspense d'anticipation sur une «épidémie de cécité», avec Julianne Moore en dernière voyante, semble parfaitement trouvé pour inaugurer un programme cinéma dans lequel on avancera forcément à l'aveuglette. Certes, nous palperons chemin faisant les formes familières des Steven Soderbergh (Che), Wim Wenders (Rendez-vous à Palerme), Nuri Bilge Ceylan (Les Trois Singes), Jia Zhang Ke (24 City) et des frères Dardenne (Le Silence de Lorna), ceux-là deux fois palmés dans le passé. Mais nous allons aussi, et c'est le beau risque de l'aventure, découvrir les films d'artistes en devenir, issus d'Israël, des Philippines, de Singapour, pour la première fois en compétition après que leurs opus précédents eurent éclairé les projecteurs d'«Un certain regard», volet officiel en parallèle à la compétition, de la Semaine de la critique (qui s'ouvre samedi) et de la Quinzaine des réalisateurs (inaugurée demain soir).
Le Canadien Atom Egoyan a fait connaître son talent à la Quinzaine avant de concourir pour la première fois en compétition officielle avec Exotica. C'était en 1994. Il y est revenu à cinq reprises depuis lors, une seule fois hors concours (avec Ararat). Adoration, qui a pour l'instant l'avantage alphabétique puisqu'il apparaît en tête de toutes les listes, nous sera montré le jeudi 22, soit au dernier round du festival, ce qui va lui permettre de demeurer visible et attendu. Cela lui donne aussi un avantage sur les films montrés en tout début de festival, généralement mal jugés parce que sans un nombre suffisant de concurrents auxquels les mesurer. Outre Blindness, Le Conte de Noël d'Arnaud Despleschin, avec une belle brochette d'acteurs, dont l'impériale Catherine Deneuve en matriarche peu aimée en mal d'une greffe de moelle osseuse, se retrouve dans la même situation.
Fait important à signaler cette année: le monde latin sera fortement représenté à l'image. Comme si le film d'ouverture, réalisé par un Brésilien, était un signe d'ouverture en même temps qu'un contre-exemple (Blindness a été entièrement tourné à Toronto), la lumière du monde latin passera par les objectifs du Brésilien Walter Salles, qui montre le São Paulo populaire contemporain dans Linha De Passe, de l'Argentine Lucrecia Martel (La Mujer sin cabeza), maître de l'insolite subtil, et de son compatriote Pablo Trapero (Leonora). L'Américain Soderbergh a lui aussi planté sa caméra en Argentine et à Cuba pour les besoins de Che, son film-fleuve de quatre heures et demie sur la vie de Guevara, alors que l'ami allemand Wim Wenders a fait un détour par la Sicile, l'espace d'un Palermo Shooting. Même Woody Allen y va d'un «¿hola, como estas?» avec son nouvel opus Vicky Cristina Barcelona, offert hors concours samedi prochain. Olé.
Mais cette 61e compétition cannoise marque le retour des grands films politiques italiens dans la tradition des années 70. Le plus attendu des deux films annonçant cette possible renaissance est sans contredit Gomorra, adaptation du best-seller de Roberto Saviano, rencontré par Le Devoir la semaine dernière. L'auteur est espéré sur le tapis rouge en compagnie de ses gardes du corps, indispensables depuis que son enquête sur la Camorra, alliance de gangs criminels de Naples, en a fait la cible d'une «fatwa» mafieuse. Générant presque autant d'enthousiasme, Il Divo, de Paolo Sorrentino, raconte le combat de Guido Andreotti, leader italien de la démocratie chrétienne, à qui la mafia a déclaré la guerre dans les années 90.
Entre la sélection officielle, les découvertes à faire à la Semaine de la critique, où Next Floor, le court métrage de Denis Villeneuve, sera projeté, et celles de la Quinzaine des réalisateurs, qui fête cette année son 40e anniversaire, il reste bien des tendances à démêler, des parentés à cerner, des liens à tisser entre les films. Il y aura, comme toujours, et ça fait du bien, quelques débats de fond entre ceux qui goûtent le vin et ceux qui savourent les étiquettes, des débats de surface entre les puristes qui vomissent Indiana Jones (lancé en orbite dimanche) «parce que ce n'est pas du cinéma» et les autres qui rétorquent: «Ben c'est quoi, alors?» C'est parti.
Collaborateur du Devoir
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