L'Entrevue - Aux premières loges de la vie
Mots clés : Pascale Mignon, Petits Bonheurs, bébés, Culture, Théâtre, Québec (province)
Le théâtre pour bébé enrichit sa relation avec l'adulte, selon la psychanalyste française Pascale Mignon

Photo: Pedro Ruiz
«Ce n'est pas forcément essentiel dans la vie d'un tout-petit, qui peut se construire, grandir, vivre, sans pour autant aller voir des spectacles qui lui sont adressés, nuance la psychologue, qui a publié une foule d'ouvrages sur l'enfance, dont Les bébés vont au théâtre [Éditions Érès]. C'est intéressant pour lui dans la mesure où les parents s'y intéressent. Cela a des vertus pour l'adulte et, par ricochet, pour l'enfant, à travers la relation spécifique qu'il entretient avec l'adulte.»
La clé est là, dans ce jeu de relations humaines qui fonde le théâtre lui-même et qui contribue à construire l'identité du petit. Celui-ci voit son parent captivé par quelque chose d'extérieur à lui, mais avec lui: une incursion dans un monde extérieur, étranger, imaginaire, sans quitter le nid douillet des bras paternels ou maternels.
«Il y a toujours un lien avec quelqu'un de proche et une ouverture vers l'extérieur», résume la psychanalyste, que Le Devoir a interviewée à la veille d'une conférence donnée sur le sujet dans le cadre du festival Petits Bonheurs. Cette rencontre de l'autre est au coeur du travail de Pascale Mignon. Un sujet immense qu'elle a commencé à défricher alors qu'elle oeuvrait comme orthophoniste.
«La question de la parole, ce n'est pas seulement que l'enfant parle bien, c'est une inscription dans la rencontre à l'autre», dit-elle. Ce n'est pas un hasard si son travail de psychologue et de psychanalyste auprès des adultes et leur progéniture passe très souvent par le champ de la culture, notamment de la littérature jeunesse. «La question de la culture a toujours été inscrite dans ma pratique, ce sont des appuis pour dire ce qui se passe, exprimer ce qui se passe en soi ou autour de soi.»
On ne naît pas spectateur
Comme les livres, le théâtre nourrit l'échange adulte-enfant qui permet la construction de l'identité de celui-ci. Encore faut-il qu'il s'adresse autant à l'adulte qu'à l'enfant. «C'est un tout public, avec une adresse particulière aux tout-petits», poursuit-elle.
Mais comment le voyage imaginaire peut-il profiter au petit humain qui ne fait pas encore la part de la réalité et de la fiction? Si la psychologue reconnaît les limites de la spécificité du théâtre, elle ne doute pas une seconde des bienfaits de tout contact avec l'imaginaire, qu'il soit suscité par la lecture, le spectacle ou la simple fabulation du parent.
«Les enfants ont besoin de savoir que la vie, ce n'est pas seulement celle qu'on vit dans la réalité, mais qu'on peut aussi la reconstruire», affirme-t-telle.
Dans notre perception idyllique de l'enfance, on oublie l'assaut des contraintes que subit constamment le petit pour devenir un être social. La fuite dans l'imaginaire lui permet d'assumer la conquête du réel et du social.
«Avec l'imaginaire, il peut vivre à sa guise et donc supporter d'être dans la dépendance de l'adulte, d'être inscrit dans le social. Il s'appuie sur l'imaginaire d'un autre pour réaménager sa vie et supporter les frustrations qu'on lui impose dans la vie courante.»
Mme Mignon recommande toutefois de ne pas emmener son petit de moins de six mois au théâtre. «Je ne pense pas qu'avant cet âge-là il puisse se mettre à une place de spectateur, avec une séparation entre la scène et la salle, puisque lui-même n'est pas construit en tant que moi.»
Apprivoiser l'éphémère
Sans proposer de recette à succès, la psychologue note aussi l'importance de respecter la capacité d'attention du petit en ne dépassant pas 25 ou 30 minutes de représentation. Enfin, «s'il y a trop de ruptures de rythme, ça fait baisser son attention.» Les bébés, comme le phénomène des Télétubbies l'a si bien démontré, aiment la continuité, l'éternel retour du même. Pourtant, les arts de la scène forment des expériences de l'éphémère, un paradoxe qui a intrigué Mme Mignon.
«Le théâtre, c'est quelque chose d'éphémère, alors que le petit se construit avec la répétition: on raconte la même histoire et, surtout, il ne faut pas changer un mot. Or on repère que l'événementiel est aussi important, à condition qu'il y ait également du répétitif.» Comme si l'irruption du singulier, de la différence, du temporaire, permettait de consolider les acquis du quotidien, du répétitif, du continu.
Tout cela, Pascale Mignon le mesure essentiellement à force d'observations. Formatrice au Groupe de recherche et d'action pour l'enfance et l'adolescence depuis 1994, elle a notamment suivi le travail d'Anne-Françoise Cabanis et de Joëlle Rouland, pionnières du théâtre pour bébés en France.
«Les réactions les plus fortes, ce sont des pleurs, des sourires et de la gravité sur leur visage, un enfant qui se retourne, un petit qui s'approche très près du comédien et qui, parfois, au dernier moment, s'arrête et s'assoit, comme s'il avait senti qu'il y a une limite. Là, il est dans cette place en construction du spectateur.»
La magie du théâtre opère donc aussi sur les petits humains. La psychologue met toutefois les parents en garde: ce créneau dramatique découle aussi d'une obsession d'adulte dans l'air du temps: surstimuler l'enfant pour maximiser son développement.
«Il y a vraiment un risque de surconsommation à tout prix: le plus possible de choses pour qu'il [l'enfant] soit le mieux possible. Ça, je n'y crois absolument pas. Il ne faut pas le gaver, ce petit. Il lui faut aussi un peu d'ennui. Quand on gave, il n'y a plus du tout de désir...»
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