La police afghane, une «force du désordre»

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Alec Castonguay
Édition du samedi 10 et du dimanche 11 mai 2008

Mots clés : GRC, police afghane, Forces armées, Canada (Pays), Afghanistan (Pays)

Mal équipée et plus exposée aux risques que l'armée afghane, la police nationale afghane peine à assurer sa propre sécurité.

Photo: Agence Reuters

Ottawa -- La création de la Police nationale afghane est une histoire d'horreur. D'abord négligée par une communauté internationale qui n'en avait que pour l'armée afghane, la police a dû attendre 2006 avant de recevoir un peu d'attention. Puis, ce fut l'échec de l'Union européenne, qui n'a pas réussi à faire progresser ce pan important des forces de sécurité.

C'est maintenant au tour des Américains d'essayer de remettre sur les rails l'entraînement de la Police nationale afghane (PNA) avec un tout nouveau programme baptisé «Focused District Development», qui se concentre sur chacun des quelque 300 districts du pays. Selon le général Dan McNeill, qui dirige les forces de l'OTAN en Afghanistan, la formation de la police commence à peine à donner des résultats. «Si la police afghane peut rejoindre la vitesse de progression de l'armée, on devrait avoir une police compétente dans cinq ans», dit-il.

La PNA a deux à quatre ans de retard sur l'armée afghane. L'un des plus gros problèmes est le manque de policiers-entraîneurs fournis par les pays de la coalition. Il en manquerait 3500 pour accélérer le développement de la PNA, selon les estimations du gouvernement américain.

De son côté, le Canada met à l'oeuvre sept officiers de la GRC et trois policiers provinciaux pour former la PNA à Kandahar. Une soixantaine de soldats canadiens, membres de la police militaire, participent aussi à l'effort en accompagnant les policiers afghans dans leurs casernes. Ce mentorat sur le terrain contribue aussi à assurer la sécurité des agents dans les premières semaines de déploiement.

«Tout le monde sait que la situation est difficile, explique Elissa Goldberg, la Canadienne responsable de tous les civils à Kandahar, de passage jeudi à Ottawa. Mais il faut régler les problèmes parce que la police est le lien le plus important entre les Afghans et leur gouvernement. C'est maintenant notre priorité.»

Sur les 2200 marines américains qui viennent d'arriver à Kandahar en renfort au Canada, la moitié seront affectés à la formation de la police jusqu'en octobre prochain, ce qui montre l'ampleur du retard à combler.

De gros problèmes à régler

À travers l'Afghanistan, les problèmes de la police sont légion, comme le soulignait avec emphase un rapport rédigé par le Conseil de sécurité de l'ONU en mars dernier. «Son professionnalisme et ses résultats continuent de laisser à désirer par rapport à ceux de l'armée. Les initiatives de réforme ont tardé à prendre effet. La corruption demeure un problème considérable. [...] Un décompte des policiers réalisé en août et septembre 2007 a révélé de grands écarts entre le nombre de policiers qui sont effectivement présents sur le terrain et le nombre de ceux qui émargent au budget.»

Dans la province de Ghazni, dans l'est de l'Afghanistan, les troupes américaines ont récemment découvert que le gouvernement afghan payait 1600 «policiers fantômes». Certains agents touchaient le salaire des absents et revendaient sur le marché noir les rations de nourriture en trop. L'ONU ne se risque même pas à chiffrer le nombre réel de policiers tellement le cafouillage est total. Seul le Pentagone se risque à un chiffre: fin 2007, un peu plus de 51 000 policiers avaient été formés. L'objectif est de 80 000.

Les agents de la PNA ont une image atroce auprès de la population afghane, qui rechigne à leur faire confiance. Et pour cause. Les policiers sont réputés pour leurs barrages en bordure de route où ils extorquent de l'argent aux citoyens. Il n'est pas rare de voir des agents se servir dans un marché public et profiter de leur autorité pour ne pas verser un sou. Les talibans ont aussi régulièrement dérobé des uniformes de la police pour ensuite approcher des citoyens et les menacer. Pour plusieurs Afghans, la police tient plus d'une «force du désordre».

Toutefois, le sergent de la GRC David Muirhead, qui vient tout juste de revenir de Kandahar, estime qu'il faut mettre la corruption dans son contexte, celui de la pauvreté des Afghans. «Leur but n'est généralement pas de s'enrichir, mais de nourrir leur famille, dit-il au Devoir. L'esprit de clan est très fort en Afghanistan et le chef de famille va tout faire pour aider ses proches.»

Les policiers touchent 100 $US par mois, alors que le salaire moyen en Afghanistan est d'environ 60 $US par mois. Mais la distribution de la paye des policiers a connu d'énormes problèmes dans le passé. Des régions entières n'ont pas reçu d'argent pendant des semaines, voire des mois.

À Kandahar, les rivalités entre clans sont omniprésentes et certains policiers, jusqu'à tout récemment, utilisaient leur autorité pour régler des comptes personnels sur les heures de travail. «Il faut être attentif à leur origine quand on leur assigne un district, car il y a des risques de dérapages. Mais on a de moins en moins de problème avec ça», affirme le sergent Muirhead.

Autre problème: la PNA est la cible préférée des insurgés. Mal équipée, plus exposée aux risques que l'armée afghane, la police peine à assurer sa propre sécurité. En 2007, 925 agents ont perdu la vie, soit cinq fois plus que l'armée afghane.

Repartir à zéro

Le Canada et les États-Unis ont donc décidé de tout reprendre depuis le début à Kandahar. Les districts ont été vidés de leurs policiers ce printemps et ils sont tous retournés en formation pendant dix semaines au Centre régional d'entraînement de Kandahar.

Les nouveaux agents qui auront la responsabilité de la ville de Kandahar sortiront bientôt de l'école, alors que les dangereux districts de Zhari et de Panjwai sont actuellement en transition. Environ 400 policiers seront en fonction dans ces deux districts qui renferment entre 110 000 et 170 000 personnes. Éventuellement, Kandahar pourra compter sur plus de 2500 policiers, si tout va bien.

Pour éviter la corruption, le Canada supervise de près l'argent lors de la paye. De plus, pour éviter le «taxage» en bordure de route, le Canada a décidé d'éviter les postes de contrôle statiques qui incitent à la corruption. Les casernes sont aussi renforcées pour protéger les policiers des attaques.


Vos réactions


Une histoire de guerre qui n'aura pas de fin - par Gilles Bousquet
Le dimanche 11 mai 2008 12:00

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com
  Publicité - Un produit ou un service ?