La stratégie de la dernière chance
Mots clés : soldats canadiens, talibans, Forces armées, Canada (Pays), Afghanistan (Pays)
Dans 1145 jours, les soldats canadiens ne seront plus à Kandahar. Les Afghans s'en tireront-ils seuls?

Photo: Agence France-Presse
L'Armée nationale afghane et la police locale sont encore loin de pouvoir assurer seules la sécurité de Kandahar (voir autres textes en pages A 6 et A 7). Le gouvernement canadien en est d'ailleurs bien conscient. Selon les informations obtenues par Le Devoir, la majeure partie des nouveaux fonds de 100 millions de dollars annoncés dans le dernier budget fédéral et confiés à l'ACDI pour le développement de Kandahar seront plutôt consacrés à la formation des forces de sécurité afghanes (police et armée).
Toutefois, il ne s'agit pas uniquement d'une question d'argent. Pour favoriser la diminution de la violence à Kandahar, les militaires canadiens se transforment de plus en plus souvent en «soldats diplomates», fers de lance d'une approche plus souple et nuancée sur le terrain. Les civils canadiens qui travaillent au développement du pays avaient déjà pris ce virage.
Les militaires consacrent ainsi davantage d'effort à entrer en contact avec les leader locaux, à enseigner aux soldats afghans et à former la police qu'à mener de grandes opérations de combat (même si celles-ci n'ont pas disparu).
Tous les moyens semblent bons pour laisser aux Afghans une province plus calme en juillet 2011, y compris l'ouverture d'un dialogue avec les ennemis à abattre depuis des années: les talibans. Cette nouvelle approche est expérimentée pour réduire la violence dans certains districts volatils de Kandahar.
Le sergent canadien Tim Seeley en sait quelque chose, lui qui doit appliquer ce virage au sein de l'Équipe de reconstruction provinciale, une unité civile et militaire chargée de contribuer au développement de Kandahar. Dans le village de Khenjakak, à 15 kilomètres de la ville de Kandahar, le militaire aborde un chef de tribu dans l'espoir qu'il relaie un message aux insurgés du secteur, très actifs. «On pourrait s'asseoir avec l'Armée nationale afghane, peut-être l'OTAN, et les talibans, sans arme, juste pour parler. Parler est la meilleure solution pour résoudre des problèmes. Pensez-vous que les talibans voudront nous parler?», demande le sergent Seeley.
Le sage à la barbe blanche réplique la phrase habituelle: il n'est pas un taliban et il n'en connaît pas. Tim Seeley relance: «Je comprends. Mais s'ils viennent vous voir, dites-leur que nous sommes intéressés à discuter. Nos vrais frères chez les talibans vont vouloir s'asseoir et parler plutôt que se battre.»
Changement tactique important
Cet épisode a été relaté par le correspondant du Globe and Mail à Kandahar la semaine dernière. Le gouvernement Harper a rapidement précisé que le Canada ne négocie pas avec les talibans. Ottawa voulait visiblement ménager la susceptibilité du gouvernement de Kaboul, officiellement chargé des négociations de paix avec les talibans influents.
Mais selon l'ambassadeur afghan au Canada, il vaut mieux expliquer le travail des soldats canadiens: «Les négociations de paix formelles avec les leaders talibans importants demeurent la responsabilité de Kaboul. Mais avoir des contacts au niveau local pour assurer une plus grande sécurité dans un secteur, c'est tout à fait correct de la part des soldats canadiens», a dit au Devoir Omar Samad.
Les talibans modérés avec qui les soldats canadiens entrent en contact dans les villages poussiéreux de Kandahar sont souvent des criminels locaux et des seigneurs de guerre, et non pas des leaders talibans influents à l'échelle nationale. Certains sont ce que les soldats nomment des «talibans d'un jour», soit des insurgés qui rejoignent la guérilla uniquement pour toucher l'argent de l'opium qui nourrira leur famille.
«C'est un changement tactique important, mais je pense que c'est brillant. Il faut faire comprendre aux talibans que nous ne sommes pas le diable», affirme le lieutenant-colonel Gordon Corbould, responsable du groupe de combat canadien de 1000 soldats à Kandahar. Il précise que l'objectif est de savoir si certains insurgés modérés, souvent des jeunes, veulent jouer un rôle plus positif dans leur communauté et ainsi laisser tomber les armes.
Le lieutenant-colonel à la retraite Rémi Landry, devenu expert militaire au sein du Groupe d'étude et de recherche sur la sécurité internationale de l'Université de Montréal, affirme que la volonté des soldats canadiens de bâtir des ponts avec certains talibans locaux est non seulement souhaitable, mais incontournable. «Les soldats savent que la solution finale en Afghanistan ne sera pas militaire et qu'il faut une approche réaliste avec les Afghans, dit-il. On ne peut pas imposer la sécurité, alors il faut trouver un moyen d'accompagner les Afghans pour faire baisser la tension. Si on impose quelque chose, les combats vont reprendre dès que les soldats canadiens vont être partis. Il faut amorcer un dialogue.»
Une tâche qu'on imagine pénible pour certains soldats qui doivent s'asseoir avec des talibans qui ont probablement déjà tenté de tuer des Canadiens. Rémi Landry affirme que les soldats doivent faire abstraction de leurs sentiments. «Il y a plusieurs types de criminels et il faut choisir avec qui on parle. Mais je pense qu'il faut être capable d'intégrer les Afghans qui n'étaient pas de notre côté avant.»
Sur les traces des Américains en Irak
Combattre au milieu des guérillas sanglantes que sont devenus l'Afghanistan et l'Irak force les armées occidentales à revoir leur pratique. Pour les soldats, l'ennemi est partout et nulle part. Il se fond dans la culture locale. Le fermier poli qui accueille les soldats canadiens dans sa maison le jour peut poser des bombes avec les talibans la nuit.
À ce casse-tête s'ajoutent les rivalités entre clans, les seigneurs de guerre, les criminels à la petite semaine, les politiciens corrompus... Les militaires canadiens agissent dans une ambiguïté morale constante qui tient davantage de la psychologie humaine que de L'Art de la guerre de Sun Tzu. Après deux ans à Kandahar qui n'ont pas été sans échecs, les soldats canadiens semblent plus conscients de la facette «humaine» du conflit et de l'importance d'une nouvelle approche plus souple, même si le succès n'est pas garanti.
Cet ajustement important dans l'arsenal militaire n'est pas propre aux Forces canadiennes. Il a été mis à l'épreuve en Afghanistan (par les Américains et les Néerlandais), mais surtout en Irak, terre de guérilla par excellence.
La doctrine de contre-insurrection qui inspire les soldats canadiens est relativement nouvelle, même si elle fait appel à des principes connus. Il s'agissait de convaincre les militaires entraînés aux combats classiques de la guerre froide de l'appliquer.
Elle sort directement de la tête du général américain David Patraeus, qui l'a élaborée en 2006 après des passages en Irak et en Afghanistan où il a constaté l'échec de la stratégie américaine et vécu les nombreuses bavures militaires. En 2007, Patraeus s'est vu confier la responsabilité du «surge» de l'armée américaine en Irak et l'occasion d'appliquer sa doctrine. Un certain succès a suivi. Depuis février 2007, les attaques des insurgés irakiens ont chuté de 60 %, à moins de 125 par semaine.
«Ce que les soldats canadiens tentent à Kandahar est très près de la doctrine Patraeus», confirme Rémi Landry. Le général Patraeus va d'ailleurs prendre la responsabilité de toutes les troupes américaines au Moyen-Orient et en Asie centrale dès la fin de l'été, y compris l'Afghanistan.
La doctrine du général Patraeus appliquée en Irak s'appuie sur 14 principes, mais elle a été résumée ainsi aux soldats par son auteur: «Sortez de vos chars d'assaut et de vos bases protégées. Marchez et parlez aux gens. Ne traversez pas un village sans vous arrêter. Une armée de libération devient vite une armée d'occupation. Il faut donc rapidement gagner les coeurs et les esprits. La supériorité de la force et de la technologie ne sert à rien dans une guérilla.» Et surtout cet avertissement: «Si une de vos opérations a des chances de fabriquer plus d'insurgés, ne la faites pas.»
En Irak, il n'est plus rare de voir des commandants américains parler régulièrement au chef des insurgés d'une région pour trouver des terrains d'entente ponctuels. L'absence d'une patrouille militaire dans un secteur sensible lors d'une cérémonie funéraire sera compensée par une trêve d'une semaine dans les attaques. À l'inverse, la fin des attaques dans un quartier sera compensée par la remise en liberté du frère d'un leader local. Et ainsi de suite. Tranquillement, les ponts se bâtissent.
Exemple concret, cette fois en Afghanistan: le capitaine américain Tim Wright a chassé sans succès pendant trois mois un certain Jan Baz, un influent leader taliban caché dans les montagnes de l'est du pays. À bout de nerfs, le capitaine Wright et son supérieur décident de changer d'approche. Grâce à un leader local, ils trouvent le moyen d'entrer en contact avec Jan Baz et lui offrent le job de chef de police. Il accepte. «C'était délicat, mais ç'a fonctionné», a dit Tim Wright à l'hebdomadaire Newsweek. Les attentats ont chuté de 50 % dès la semaine suivante.
Vos réactions
Le général américain Patraeus - par Jean-Pierre Audet (jean.pierre.audet@videotron.ca)
Le samedi 10 mai 2008 11:00
Remplacer le bâton par la carotte - par Gilles Bousquet
Le samedi 10 mai 2008 08:00
Réagissez à ce texte
Publicité - Un produit ou un service ?

