La Schéhérazade de Nantes

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André Lavoie
Édition du samedi 10 et du dimanche 11 mai 2008

Mots clés : Emmanuel Mouret, Un baiser s'il vous plaît, Cinéma, France (pays)

Un baiser s'il vous plaît montre des personnages de notre époque dont les élans du cœur semblent ceux d'un autre âge. Dans cet univers, on pratiquerait le baisemain que personne ne serait surpris...

On pourrait croire que c'est au nom d'une morale puritaine qu'Émilie (Julie Gayet), Parisienne vaguement égarée à Nantes, préfère détourner la tête plutôt que d'embrasser Gabriel (Michaël Cohen), un bel inconnu avec qui elle a passé une délicieuse soirée. Que risque-t-elle au fond? Beaucoup, si l'on en croit cette Schéhérazade de province, déterminée, malgré l'alcool et la fatigue, à raconter dans le menu détail une histoire de flirt aux conséquences «tragiques» mettant en cause sa meilleure amie. Celle-ci n'avait pas mesuré l'impact d'un geste aussi anodin qu'un baiser, surtout destiné à un vieux copain et non à celui qui partage sa vie.

Cette prémisse au fort potentiel comique porte la marque de l'acteur et cinéaste Emmanuel Mouret, qui, après Changement d'adresse, n'a visiblement pas l'intention de changer de cap. Dans Un baiser s'il vous plaît, son horizon est encore peuplé de références (Woody Allen, Éric Rohmer, Sacha Guitry, bref, tous les disciples de Marivaux) qui ravissent les uns et irritent les autres, montrant des personnages de notre époque dont les élans du coeur semblent ceux d'un autre âge. Dans son univers, on y pratiquerait le baisemain que personne ne serait surpris...

Les héros du récit d'Émilie, dont le visage s'assombrit au fur et à mesure qu'elle en dévoile de larges pans, croyaient que leur amitié profonde serait plus solide que ce torride désir naissant. Or il a suffi que Judith (Virginie Ledoyen) accepte de franchir cette ligne pour que sa vie conjugale avec Claudio (Stefano Accorsi) devienne un grand tissu de mensonges. C'est la même chose pour Nicolas (Mouret), dont la liaison avec Caline (Frédérique Bel, les blondes ont leur icône) ne brille d'aucune flamme parce qu'il est totalement subjugué par Judith, l'amie de toujours. Et plutôt que de faire éclater une vérité dont ils sont honteux, le couple interdit élabore un stratagème digne d'un Feydeau pour, supposément, ne faire souffrir personne; on va vite frôler la tragédie grecque.

Tout cela est raconté avec une touchante retenue par Émilie, ce qui ne prive pas les autres personnages de jouer aussi aux conteurs, suspendant le fil de leur propre histoire pour évoquer une rencontre torride dans un musée, un rendez-vous raté avec une prostituée ou décrire la routine d'un homme épris de son épouse... et de Franz Schubert. Sa musique, tout comme celle de Tchaïkovski, ponctue avec élégance, et parfois gravité, les vérités et mensonges de ce ballet romantique à la conclusion étonnante.

Sans jamais céder aux facilités de la farce grossière, Un baiser s'il vous plaît cumule les situations amusantes et coquines, surtout celles soulignant à gros traits la pudeur des amoureux transis, souvent bien à l'étroit dans des vêtements qui prolongent la couleur des murs ou celle des draps. Et dans la tradition d'un certain cinéma français où le plaisir des sens se doit d'être intellectualisé, Emmanuel Mouret signe des tirades hilarantes sur une sexualité exultant plus souvent entre les deux oreilles qu'en bas de la ceinture.

Ce badinage amoureux, d'une grande sobriété visuelle, oscille entre le décor aseptisé du tandem des amis-amants (le laboratoire où travaille Judith semble l'extension de son appartement) et l'ambiance feutrée entourant la narratrice et son auditeur attentif. La véritable opulence d'Un baiser s'il vous plaît se profile dans des dialogues pétillants d'intelligence, des acteurs troublants de sincérité (Gayet triomphe ici sans partage) et un humour cédant discrètement sa place à un émouvant désordre des sentiments.

Collaborateur du Devoir

***

Un baiser s'il vous plaît

Réalisation et scénario: Emmanuel Mouret. Avec Virginie Ledoyen, Emmanuel Mouret, Julie Gayet, Frédérique Bel, Michaël Cohen, Stefano Accorsi. Image: Laurent Desmet. Montage: Martial Salomon. France, 2007, 102 min.


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