Cinq romans québécois critiqués par des étudiants
Mots clés : Prix des collégiens, La Soeur de Judith, Pourquoi faire une maison avec ses morts, Prix, Québec (province)
Dans le cadre du Prix des collégiens, les finalistes ont vu leurs livres soumis au jugement de jeunes lecteurs

Photo: Pedro Ruiz
Geneviève St-Onge, Cégep de Trois-Rivières
Dérision, ironie et satire: est-ce assez pour décrire le regard paradoxal que porte Pierre Samson sur le milieu littéraire dans ses invraisemblables Catastrophes, un livre publié aux Éditions des Herbes rouges? Un sarcasme rafraîchissant et une gamme saisissante d'expressions et de jeux de mots en tous genres facilitent l'intrusion du lecteur dans le grand monde des lettres, représenté ici tel un cirque truculent de compétition maladive et d'austérité risible.
Mû par une pointe d'ennui et de désarroi devant ses efforts irrémédiablement inutiles d'être reconnu en tant que pigiste pour la revue littéraire Pensus, Ivanhoé McAllister élabore un petit, tout petit mensonge destiné à tester les frontières de son domaine. Il publie la critique d'un roman tout à fait inexistant, comme son auteur, critique qui, de toute manière, ne sera lue par quiconque. Quiconque? Pas tout à fait. L'histoire s'amorce: d'abord de manière innocente, puis divulguant peu à peu l'énorme engrenage qui poussera consécutivement chaque personnage vers d'inconcevables finalités dignes d'un délire fiévreux.
C'est donc tout en surprises que l'auteur transporte le lecteur d'une péripétie à l'autre, son audace dans l'invraisemblance n'atteignant toutefois jamais l'excès. Le récit ne fait que gagner en cohérence alors que les intrigues se déploient, et l'évolution du personnage principal est d'une impressionnante constance. L'humour y est omniprésent, mais toujours en doses calculées, faciles à ingérer: ainsi rigole-t-on devant l'éditeur Dubonnet «Nabuchodonosor fleurdelisé», qui se dénonce lui-même en 1970 à la «gestapo trudeauiste» pour ensuite comme un «maquereau [faire] saucette chez l'ennemi» lors du dernier référendum!
Pierre Samson critique un monde littéraire sérieux où l'intellectuel devient guignol et livre à qui le veut bien un propos tout en légèreté trompeuse. Caustique à souhait, Catastrophes saura en faire sourire plusieurs, tant par son intrigue et sa verbosité que par son humour délicieusement catastrophique.
Catastrophe - Pierre Samson, Les Herbes rouges, Montréal, 2007, 220 pages
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La meilleure amie de l'homme
Isabelle Francoeur, Collège Montmorency
Lire Espèces en voie de disparition, c'est comme se chauffer au coin du feu quand dehors une tempête de neige se déchaîne. Notre corps vibre de la force de la nature alors que notre coeur se laisse emplir de chaleur. Dès les premières pages, le lecteur s'abandonne aux paysages rustiques dépeints par la plume habile et magique de Robert Lalonde, qui signe ici son dix-neuvième livre. Il s'agit, cette fois, de onze histoires indépendantes coulées dans un style sensible et poétique qui relie l'auteur à ses espèces en voie d'extinction.
À la fois écrivain et acteur, Robert Lalonde a dû beaucoup observer les comportements humains. Il met ici les mots au service de ses yeux et nous présente des personnages d'une grande humanité. Nous rencontrons des couples qui entretiennent une complicité profonde et douce, des vieux sereins devant l'idée de la mort, des amants contrariés dans leur passion qui n'en devient que plus brûlante; des hommes et des femmes de tous âges qui nous ressemblent, nous touchent ou nous amusent...
Plusieurs personnages sont en relation avec leur passé. Ils rassemblent leurs souvenirs, les remanient, luttent contre l'effritement de la mémoire, se rendant plus ou moins compte qu'ils se battent surtout contre la mort. Ce n'est que parmi les arbres et sous le ciel qu'ils trouvent la paix. La nature leur sert d'échappatoire. Comme dans Le Lac de Lamartine, elle est celle qui se fera la gardienne de leur mémoire. L'herbe garde l'empreinte d'un corps après une chute presque fatale. Un lit d'amour fait de brindilles reste chaud longtemps après l'aube...
Chaque nouvelle est un baume pour nos coeurs souffrants de citadins. L'auteur nous transporte en un temps où les hommes vivaient collés à la nature et nous donne envie de renouer avec ses qualités réparatrices et apaisantes. Si le chien est «le meilleur ami de l'homme», la nature est probablement sa plus fidèle compagne.
Espèces en voie de disparition - Robert Lalonde, Boréal, Montréal, 2007, 197 pages
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L'amour vaut tous les drames du monde
Marie Eve Egretaud, Collège Montmorency
New York, 1970: une époque de rêves et d'illusions déçus où la frivolité et la jeunesse laisseront place à la vie adulte et à la raison. C'est cette peur de vieillir et d'affronter la vie que raconte Ce n'est pas une façon de dire adieu, le tout dernier roman de Stéfani Meunier.
Sean est musicien. Il passe sa vie à voyager et à fuir les responsabilités. Le seul port d'attache qu'il s'autorise est l'appartement de Ralf, à Brooklyn, où il habite lorsqu'il n'est pas en tournée. Ralf, lui, vit avec son chien Lennon. C'est un homme effrayé par le changement et un seul lien l'unit à Sean: la musique des Beatles. Pourtant, lorsque Ralf rencontre Héloïse, une femme très dynamique, les choses changent. Sous des notes parfois tristes, joyeuses ou mélancoliques, on découvre la vie plutôt banale d'un trio qui essaye tant bien que mal d'être heureux. Ensemble, ils tentent de former une famille et essaient de fuir leur passé ou leur avenir, parfois même le présent. Lorsque les Beatles se séparent, Sean et Ralf savent que leurs vies prendront un tournant différent. Tout doucement, on assiste à l'éloignement qu'ils vivent en raison de la force de leurs sentiments et de la peur qu'ils éprouvent pour les vivre intensément.
Malgré le peu d'action, Stéfani Meunier nous tient en haleine et possède l'art d'exprimer tout bonnement des émotions très intenses. La musique des Beatles donne le ton et illustre brillamment les sentiments. Par ailleurs, on s'attache rapidement à Sean, à Ralf et à Héloïse qui, chacun leur tour, ont droit à un chapitre de narration. Mais c'est surtout grâce à l'écriture fluide que ce roman est étonnant. On le dévore, tout naturellement.
Ce n'est pas une façon de dire adieu, c'est une histoire qui chamboule et qui va droit au coeur. Sean nous rappelle, malgré ses erreurs, que «l'amour [vaut] tous les drames du monde» et que fuir n'est jamais une façon de dire adieu...
Ce n'est pas une façon de dire adieu - Stéfani Meunier, Boréal, Montréal, 2007, 212 pages
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L'hymne à la mort - Max Herby Derenoncourt, Collège Jean-de-Brébeuf
Il faut être ingénieux et sensible pour pouvoir imposer à un lecteur une réflexion complexe et passionnée sur la mort sans tomber dans le cliché. C'est pourtant ce tour de force qu'a réussi Élise Turcotte avec Pourquoi faire une maison avec ses morts. Dans ce recueil de sept récits qui rappellent la nouvelle, l'essai philosophique et le journal intime, l'auteure séduit son lecteur et le fait plonger dans un univers sombre et énigmatique. Un lien très fort se crée entre le personnage principal et le lecteur, qui assiste à la névrose de la narratrice, à son obsession de la mort -- mais surtout à son douloureux parcours pour trouver, malgré tout, un sens à la vie.
En effet, l'exploration des différents aspects de la mort passe du plus général (réflexion anthropologique, sociologique et philosophique) aux plus infimes détails (perte d'un proche, pensées suicidaires ou agonie d'un animal de compagnie), sans pour autant tomber dans la complaisance ou le cliché. Malgré l'omniprésence de la mort dans l'obsession du protagoniste, ce livre n'écarte pas l'idée de la vie, bien au contraire. Dans un langage aussi sensible qu'humain, l'intention manifestée est celle de retrouver son souffle dans la vie après l'expérience de la mort à travers l'autre. Dès les premières lignes, le lecteur est absorbé -- voire emprisonné -- dans l'univers de la narratrice, ce qui augmente de manière exponentielle l'effet de cette oeuvre, sans pour autant déprimer le lecteur, qui est amené à reconsidérer sa propre conception de la mort.
En plus de soulever une réflexion riche et intrigante, l'auteure arrête ses descriptions sur les plus petits détails du quotidien et l'atmosphère qu'elle crée fait d'elle une virtuose, tant elle réussit à créer des images évocatrices. Un déluge apocalyptique est même décrit sur le mode intime, en demi-teintes, ce qui permet au lecteur de s'inventer un monde tout en restant captif de celui de Turcotte. Sa plume, qui s'étale sur des détails microscopiques (qui pourraient sembler futiles, mais qui sont inestimables pour conserver l'atmosphère), revient toujours au thème de départ pour développer un autre angle de réflexion. Avec autant d'impétuosité que d'élégance, l'écrivaine réinvente les émotions et augmente la sensibilité de son lecteur, qui ne restera pas indifférent devant cet ouvrage.
Pourquoi faire une maison avec ses morts, Élise Turcotte, Leméac, Montréal, 2007, 128 pages
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L'élan vers la liberté
Annie-Pier Boulanger. Cégep de Sherbrooke
Lise Tremblay relève tout un défi alors qu'elle se glisse, l'espace d'un roman, dans la tête de la jeune fille qu'elle était il y a près de 40 ans. La Soeur de Judith raconte l'histoire d'une jeune fille d'environ 12 ans qui évolue dans le Chicoutimi-Nord des années 1970, fascinée par la lecture, les garçons, les histoires de Claire, soeur de sa meilleure amie Judith et vedette locale, bref, une demoiselle débordante d'une curiosité attachante.
Ce roman illustre bien l'élan féministe des années 1970 à travers de nombreux personnages: l'enseignante religieuse, qui laisse tomber l'uniforme; Claire, qui quitte Chicoutimi pour Montréal afin de participer à un concours de danse, confiante en l'avenir et en son image de femme; la mère de la narratrice, qui s'implique dans une campagne politique, qui insiste sur l'importance pour les femmes de s'instruire, qui déplore toute pensée rétrograde au sujet des femmes... Toutes incarnent proprement l'émancipation des femmes.
Derrière ce vent de liberté chez la femme ressort une précarité sentimentale et psychologique imminente. En effet, plusieurs perturbations sont évoquées: violence conjugale, dépression, crise de folie, instabilité émotionnelle... Avec des personnages aussi explosifs que la mère de la jeune fille (aussi perturbée que l'amie de cette dernière, internée à l'hospice), aussi malchanceux que Claire (défigurée dans un accident de voiture), on peut conclure que, même si la condition des femmes est en pleine progression, ces dernières n'en sont pas pour le moins à l'abri des malheurs de la vie.
Si plusieurs auteurs se sont aventurés sur le chemin cahoteux du narrateur-enfant, rares sont ceux qui se sont rendus au bout de leur ouvrage sans trop de bévues. Or Lise Tremblay remplit merveilleusement le contrat en usant de tous les moyens possibles pour ajouter à la crédibilité de sa narratrice: une demoiselle qui brille par sa naïveté. En tant que lecteur, il est impossible de ne pas s'immiscer dans la tête de la fillette, de ne pas s'enfouir dans cette histoire, presque écrite comme un journal intime. Tout un plongeon dans un univers charmant qui fait renaître, l'espace d'un moment, son coeur d'enfant.
La Soeur de Judith - Lise Tremblay, Boréal, Montréal, 2007
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