Vie collective - Le capital social et les arts vivifient et solidarisent les lieux urbains
Mots clés : collectivités, Vie collective, André Thibault, Culture, Art, Québec (province), Canada (Pays)
En loisir, culture et sport, le Québec compte 9000 associations et 50 000 bénévoles sont recensés

Il fait le pont avec les arts: «Je pense que c'est le sentiment d'appartenance, d'identité qu'on se donne de soi avec les autres; je dirais que c'est le "nous" par rapport au "je". À l'opposé, une société qui n'a pas de capital social en est une qui n'a que des "je".» Il cerne les traces de ce capital dans l'existence: «Il se manifeste par la mobilisation. Dans le domaine des arts, quand je dis qu'il y a quelques milliers d'organismes qui existent, toute cette activité est rendue visible par des gens actifs dans le développement, la production, la diffusion et l'accessibilité.»
Des milliers d'événements artistiques témoignent de cette réalité: «Des centaines de milliers de personnes se sont mobilisées. Il y a aussi des villes et des villages qui, autour des arts ou de la culture, se sont identifiés.» Il en résulte ce phénomène social: «Le domaine des arts crée des liens et ce mot lien est important. Cela crée des réciprocités, des défis collectifs; enfin, cela crée une société qui est en santé, un capital social de gens réunis autour d'une toile sociale.» Il utilise cette comparaison: «En fait, c'est une sorte d'Internet qui n'est pas virtuel.»
Les défis qui se posent
Il importe qu'une relève prenne le flambeau pour assurer l'avenir du capital social: «Contrairement à ce qui est véhiculé, il y a un engagement des jeunes dans ce domaine. On parle bien sûr de vieillissement de la population et il y a des organismes qui partent, mais il existe un bon renouvellement, comme l'indiquent des données de Statistique Canada et de mon laboratoire.» Il n'en demeure pas moins que ce capital est fragile: «Il demande des soins, qu'on le reconnaisse et qu'on le soutienne. Il tire sa grande fragilité du bénévolat et d'une forme de paternalisme qui se retrouve là-dedans alors que moi j'appelle cela de l'engagement citoyen. Il y a également le fait que tout ce qui s'appelle bénévolat au Canada a été coupé de subventions par le gouvernement Harper.»
Il indique la voie à suivre: «On le tient parfois pour acquis. Quand j'étais jeune, l'air et l'eau propres, je les prenais pour tels alors qu'aujourd'hui je dois m'en occuper. Je crois que cette richesse-là de notre environnement social doit être à la fois soutenue sur le plan financier, professionnel et organisationnel.»
Après avoir mentionné que le capital social se trouve affaibli par la notion envahissante du clientélisme de nos sociétés, André Thibault cite un autre facteur qui l'ébranle: «Cela tient à la mobilisation des gens. L'organisation du temps libre a changé et toute la problématique de la conciliation travail-famille-société se fait sentir. C'est un des éléments qui, dans les tendances actuelles, nous oblige à admettre que tout ce capital-là, il faut s'en occuper et qu'il ne vient plus tout seul.»
L'impact profond sur les milieux
Dans un contexte de pénurie de main-d'oeuvre et de mondialisation, le capital humain s'avère utile: «Dans les deux cas, une collectivité locale peut mieux s'en sortir grâce à celui-ci parce que, d'une part, une ville où tu n'es pas un étranger est plus attirante pour l'implantation de nouvelles familles et de nouveaux arrivants. D'autre part, les preuves sont faites que les régions du Québec qui s'en sont le mieux tiré sont celles où il y a des complicités entre les personnes, ce qui crée un sentiment d'identité. Tout cela fait appel à la qualité du milieu et de la vie. Les villes qui ont une capacité de s'en sortir, une capacité de résilience, ce sont celles qui ont un fort capital social et la crise du verglas fournit bien des exemples à ce propos.»
Le professeur tient à revenir sur le lien entre ce capital et les arts: «J'ai parlé de la mobilisation autour du développement et de la diffusion des arts, mais il y a aussi l'artiste qui se pose en appui au capital. Je vais en parler au colloque.» De quoi s'agit-il au juste? «Une phrase dit qu'une société qui ne connaît pas ses artistes est une société qui se meurt. J'en cite une autre qui m'a vraiment frappé: qu'est-ce qu'un artiste qui signe le réel? Pour répondre, je renvoie à l'important sociologue québécois Marcel Rioux, aujourd'hui décédé. Il disait: l'approche de connaissance de l'artiste a une valeur aussi grande que celle du scientifique. Cet artiste signe le réel, il me transmet à la fois les perceptions de moi-même, de mon milieu et de ma collectivité, ce qui sert à développer plus facilement ma conscience du "nous" et mon sentiment d'appartenance.»
Entre capital social et art, la boucle étant bouclée, André Thibault tire cette conclusion: «Une ville, une collectivité qui n'a pas d'artistes dans toutes les disciplines est une collectivité qui se prive des moyens de se connaître et de se mobiliser. Que ce soit un humoriste qui me parle de moi, un peintre qui monte une installation, un photographe qui me fait voir la ville d'un oeil qui va au-delà de mon quotidien, un romancier qui me transporte dans un univers où je me retrouve, dans tous les cas il s'agit de quelqu'un qui développe ma connaissance du "je" mais avec le "nous". Fernand Dumont, un autre grand sociologue du Québec, disait que la culture, c'est la connaissance du "je" avec la collectivité.»
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Collaborateur du Devoir
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