De Grozny à Côte-des-Neiges

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Guy Taillefer
Édition du vendredi 09 mai 2008

Mots clés : Orchestre symphonique de Grozny, Musique, Georgie (pays), Montréal

Birlyant Ramzaeva et Helen Doyle: l'artiste et sa cinéaste.

Photo: Marie-Hélène Tremblay

Tout en langueur, ce qu'elle chante, Birlyant Ramzaeva, armée de son seul et bel accordéon, et sa musique est un baume sur les rigueurs de la vie tchétchène. Birlyant a fui Grozny au début des années 2000 pour se réfugier en Géorgie avant d'atterrir à Montréal fin 2004 avec ses deux filles, grâce au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.

Au coeur de sa vie et de son exil: la disparition de son mari, Makkal Sabdullaev, poète, dramaturge et militant indépendantiste, enlevé par les forces russes en juillet 2000 après avoir créé l'agence de presse électronique Chechen Press pour tenter de briser le silence imposé par la Russie de Vladimir Poutine autour de l'ethnocide tchétchène.

Juste et sensible, le documentaire qu'a tiré de cette histoire personnelle la réalisatrice québécoise Helen Doyle, Birlyant, une histoire tchétchène. Pas grand-chose à envier aux analyses savantes. «Il ne s'agit pas d'un film sociopolitique au sens strict», dit Mme Doyle. Pour autant, un coin de voile est levé sur les atrocités de la guerre au travers du récit de cette ancienne soliste de l'Orchestre symphonique de Grozny.

Tchétchénie: un tout petit peuple d'à peine plus d'un million de personnes. Pas une génération qui n'ait connu la guerre ou les invasions. Début XIXe siècle, un général promettait au tsar «de ne prendre aucun repos tant qu'il restera un Tchétchène en vie». Dans les années 1940, Staline déporte en masse les Tchétchènes au Kazakhstan, y compris les parents de Birlyant.

Un demi-siècle plus tard, première guerre de Tchétchénie (1994-95): le président Boris Eltsine veut en finir avec «ces chiens enragés». L'opinion internationale s'indigne. Stéphane Prévost, un ancien de la course Destination Monde, diffusée sur Radio-Canada dans les années 1990, en rapportera des images de misère sur lesquelles Helen Doyle tombera un peu par hasard et qui forment une partie du fonds d'archives dont la cinéaste s'est servie pour enrichir son documentaire d'une puissante force d'évocation.

En 1999-2000, Vladimir Poutine, premier ministre sur le point de remplacer Eltsine, promet de «buter les terroristes jusque dans les toilettes» après une série d'attentats sanglants attribués à la guérilla tchétchène. Il fait son pain et son beurre électoraux du conflit tchétchène et déclenche une seconde guerre au résilient mouvement indépendantiste en prenant soin de la mener à huis clos. Toute opposition y passe, y compris la plus modérée. À la clé, avancent des ONG, des dizaines de milliers de morts et des centaines de milliers de déplacés. A été placée au pouvoir après la fin du conflit une alliance clanique liée à la famille Kadyrov, fidèle au Kremlin, alors qu'on lançait un vaste programme de reconstruction, «une entreprise de façade», dit Helen Doyle.

Dans l'entre-deux-guerres, la Tchétchénie jouit d'une indépendance de facto et s'affiche comme république islamique. Se produisent de violentes purges contre la minorité russophone. Makkal Sabdullaev devient député-ministre au ministère de la Culture. Il s'emploiera notamment à tenter de rouvrir des bibliothèques. Birlyant met ses poèmes en musique ainsi que ceux d'autres poètes contemporains. Elle et lui sont un peu les Pauline Julien et Gérald Godin de Grozny. On lui interdira de chanter après l'enlèvement de son mari par les forces fédérales. Elle part pour Tbilissi, en Géorgie, où sa fille Tamara continue un temps d'entretenir le site Internet de Chechen Press. Birlyant rentrera clandestinement en Tchétchénie pour tenter, sans résultat, de retrouver Makkal.

Elle continuera tant bien que mal de jouer et de chanter à l'étranger: dans les pays de l'ex-Yougoslavie et à Londres, où elle participe à deux spectacles montés par la comédienne Vanessa Redgrave en appui à la cause tchétchène.

Helen Doyle rencontre inopinément Birlyant Ramzaeva en Croatie pendant le tournage de son film précédent, Les Messagers (2003), un documentaire consacré aux artistes engagés contre la terreur et la barbarie. «Un ami commun, le compositeur écossais Nigel Osborne, m'avait dit: "Raconte l'histoire de Birlyant et tu raconteras en même temps celle de la Tchétchénie des 50 dernières années."» Elles se lient d'amitié. Le hasard, un autre, a voulu qu'Helen se trouve à Tbilissi quand Birlyant a reçu le coup de fil d'un fonctionnaire du Haut-Commissariat pour les réfugiés qui lui offrait de partir pour le... Canada.

Elle débarque avec ses filles et sa musique et s'installe dans le quartier Côte-des-Neiges. Elle y vit depuis trois ans et demi. Presque une pionnière: il n'y aurait à Montréal que trois autres familles tchétchènes. Dans ses yeux, beaucoup de gaieté quand nous l'avons rencontrée hier. Elle s'est attelée à l'apprentissage du français, qu'elle parle maintenant un peu. S'est fait voler, ô sacrilège, son accordéon quelques mois après son arrivée, à l'occasion d'une activité organisée au Lion d'Or. On est parvenu à le lui remplacer auprès d'un artisan de Tbilissi...

Exil, mémoire, identité, traces, cicatrices... Ces thèmes imprègnent les films de Mme Doyle, dont la filmographie remonte au début des années 70. Ainsi en est-il de Birlyant, une histoire tchétchène, qui prend l'affiche ce soir et pour une semaine à Ex-Centris, à Montréal, et au cinéma Le Clap, à Québec.


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Le sort de la Tchétchénie et le silence complice de l'Occident (2004) - par Serge Charbonneau (veliserdi@hotmail.com)
Le vendredi 09 mai 2008 09:00

L'histoire par coeur - par Nathalie Coutard (n.coutard@free.fr)
Le vendredi 09 mai 2008 09:00

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