Roberto Saviano au Devoir - Dans l'ombre de la Camorra
Mots clés : Gomorra, Roberto Saviano, Livre, Crime organise, Italie (pays), Canada (Pays)
Roberto Saviano, l'auteur du livre à succès Gomorra (deux millions d'exemplaires vendus dans le monde) a marché d'un pas furtif dans le sillage de l'une des plus redoutables organisations criminelles

Photo: Jacques Nadeau
Pas une vedette de cinéma n'est aussi traquée que Roberto Saviano. La mitrailleuse des caméras ne l'effraie pas. Celle des assassins de la Camorra, si. Depuis la publication de Gomorra en 2006, Saviano est persona non grata à Naples et dans ses environs, dans le sud-ouest de l'Italie, où se sont déroulées sa jeunesse et son enquête. Il vit maintenant à Rome sous une protection permanente de la police.
Son crime? Saviano a suivi sur sa Vespa la longue traînée de cadavres que la Camorra laissait derrière elle, sans éveiller les soupçons, car il avait «le bon accent, la bonne manière de gesticuler» en sa qualité de «pure laine» napolitain. Un peu plus, et il aurait pu rejoindre les rangs de la Camorra, un choix de carrière tout naturel pour les jeunes de son village. On peut entrer facilement dans la Camorra, mais on n'en ressort jamais. Saviano le sait trop bien.
En un quart de siècle, la Camorra a fait quelque 3600 morts, selon ses calculs. C'est plus que l'IRA (2500 morts en Irlande) et l'ETA (800 morts en Espagne) réunies. C'est une guerre au coeur de l'Europe que les médias refusent de voir. «La Camorra est l'organisation criminelle qui a tué le plus de personnes dans l'histoire de l'Europe», se désole Saviano. L'auteur et journaliste a fait le tour du monde depuis la publication de son grand reportage littéraire, et son impression d'avoir grandi dans une véritable zone de guerre ne s'en trouve que renforcée. Son enquête n'a strictement rien changé. «Il n'y a pas eu de réforme. Le livre a seulement changé ma vie», explique Roberto Saviano. Sa famille a aussi basculé dans l'aventure de Gomorra, car elle a dû quitter la région de Naples. C'est un sujet sur lequel le jeune homme au crâne rasé ne veut pas s'étendre. «Il y a des jours où je ne regrette pas d'avoir écrit ce livre. Mais il y a des jours où je me réveille le matin et je pense aux grands changements dans la vie de mes parents et de ma famille. Ils sont haïs eux aussi», laisse-t-il tomber sans plus.
La logique des affaires
La Camorra, appelée aussi «le système» est une structure en étoile sans chef, ni hiérarchie (à la différence de la Cosa Nostra) qui est de tous les rackets (usure, protection, trafic de drogue, etc.). Chaque quartier a son clan, qui gère ses activités de façon autonome. Elle est si enracinée dans la société napolitaine qu'elle en est indissociable. Les classes populaires la défendent, tandis que les intellectuels feignent l'ignorance. On la décrit comme une poussière: difficile à voir et pourtant omniprésente dans la vie politique et les affaires.
Dans certaines régions du sud-ouest, il faut l'appui de la Camorra pour remporter les élections municipales. À Naples, l'éternelle crise des ordures ménagères, alors que des tonnes de détritus s'entassent dans les rues, a des odeurs de crime organisé. Quinze des dix-huit entreprises de récupération des déchets sont contrôlées en effet par la Camorra. Du béton aux déchets, aucun secteur de l'activité économique n'échappe à ces durs appliquant à la lettre les leçons de l'ultralibéralisme radical... sans lever le doigt de la détente.
Les opérations policières des dernières années ont déstabilisé la Camorra, mais elle s'est renouvelée. Les jeunes y font leurs classes dès l'adolescence. Dans leurs rêves les plus fous, ils aspirent à devenir des boss, et à «mourir comme un homme vrai», «mourir assassiné», écrit Saviano. Cette éternelle cure de jouvence est à la source de la violence fauve de la Camorra: les jeunes veulent tout conquérir, et ils le veulent maintenant!
Les rixes épisodiques entre gangs rivaux laissent des traces indélébiles sur le macadam de Naples et ses banlieues, dont les moindres parcelles sont âprement disputées et contrôlées. Les ennemis désignés sont abattus froidement, tantôt en pleine rue, tantôt dans un bunker anonyme où ils seront torturés. En crevant les yeux de la victime, en lui coupant les oreilles et la langue, la Camorra transforme la mort en un rituel symbolique: le cadavre a payé parce qu'il en avait trop vu, trop entendu et trop parlé. «C'est une violence symbolique qui permet de faire passer un message», explique Saviano, qui a bien assimilé la «logique» du clan criminel. Un meurtre aussi sadique peut en éviter d'autres, calmer le jeu entre les clans.
Dans cette jungle urbaine où l'élément criminel a autant de légitimité que l'État, les victimes innocentes se comptent par dizaines, comme Annalisa Durante, prise dans une fusillade dans un quartier populaire de Naples. Morte à 14 ans pour s'être trouvée au mauvais endroit, au mauvais moment. Qu'importe pour les parrains de la Camorra: Annalisa et les autres sont autant de «pages blanches» sur lesquelles il faut «laisser un message». «Mais ici, il n'est pas une seconde où le métier de vivre ne ressemble à la prison à perpétuité, une peine qu'on accomplit en menant une existence sauvage, immuable, rapide et violente. Annalisa était coupable d'être née à Naples. Ni plus ni moins», écrit Saviano de sa plume rageuse et incisive.
C'est en alliant le coup de gueule au cri du coeur que Saviano a su émouvoir ses lecteurs, et ébranler la Camorra dans ses certitudes. L'empereur est mis à nu dans cet ouvrage sans concession, à commencer par Walter Schiavone, qui s'est fait construire à Casal di Principe une maison identique à celle du personnage de Tony Montana (Al Pacino) dans Scarface. Saviano est entré lui-même dans ce domaine abandonné, saisi par les autorités italiennes après l'arrestation de Schiavone, pour voir si la fiction rejoignait la réalité. Conclusion: «tout reproduisait la villa de Scarface», écrit-il. Il fallait qu'il se défoule dans cette cathédrale d'opulence acquise au coût de l'injustice. Alors il a uriné dans la baignoire -- un geste stupide, en convient-il. C'est le genre d'intrusion et d'insolence que le «milieu» ne pardonne pas.
Pourtant, Roberto Saviano persiste et signe. Tout pratiquant le métier de journaliste pour L'Espresso, à Rome, il prépare un deuxième ouvrage dans le style de Gomorra, dont il a emprunté le ton aux grands auteurs de la «non-fiction»: Truman Capote, Michael Herr et Primo Levi. Des partis de gauche et de droite lui ont demandé d'être candidat aux élections législatives, mais il a décliné toutes les offres. «J'aurai plus d'influence en écrivant», dit-il, incapable de laisser tomber la plume. Son arme ultime contre le silence et la peur.
Vos réactions
Nousne sommes pas à l'abri - par Gérald Tremblay
Le mardi 27 mai 2008 19:00
Béat - par Claude L'Heureux (claude.lh@sympatico.ca)
Le mardi 06 mai 2008 17:00
Camorra, Mafia, 'Ndrangheta, Sacra Corona Unita, Etat italien - par Alessandro Vanno De' Vanni (elefteria1776@yahoo.ca)
Le mardi 06 mai 2008 09:00

