L'Entrevue - Le décolonisateur du regard
Mots clés : Europe, Serge Guilbaut, Culture, Québec (province), Canada (Pays)
L'historien de l'art Serge Guilbaut lie les mutations de la création et les révolutions sociopolitiques, y compris la bombe atomique. Qui dit mieux?

Jusqu'au milieu du dernier siècle, Paris concentre ce centre du monde. La France continue son orgueilleuse domination artistique dans une Europe toujours aussi fabuleusement créative. L'art, de ce côté-ci de l'Atlantique, compte alors pour des clous.
Les médias de masse, les institutions culturelles et les services de propagande gouvernementaux tonnent alors une seule et même idée: la modernité entre dans une nouvelle phase. La vieille Europe a fait son temps. Commence celui de l'Amérique. Dans les arts, Jackson Pollock devient le nouveau Picasso.
Bref, c'est alors que «New York vola l'idée d'art moderne», comme le résume le titre du plus célèbre livre de l'historien de l'art canadien Serge Guilbaut. L'ouvrage publié il y a 25 ans, en anglais, est maintenant traduit en espagnol, en allemand, en polonais et en français, bien sûr.
«Un collègue m'a encore écrit récemment pour me demander de revenir sur la notion de vol. Mais pas du tout!, raconte en entrevue téléphonique au Devoir le professeur Guilbaut, de l'Université de la Colombie-Britannique (UBC). J'ai énervé des gens avec cette formule, mais l'image du vol frappe les esprits. Les Français eux-mêmes ont volé en Italie, aux XVIIe et XVIIIe siècles, l'idée de l'art, c'est-à-dire le pôle symbolique international. Voilà ce qui m'intéresse: comment un endroit arrive-t-il à convaincre qu'il devient le centre du monde?»
Bombe A, comme dans art
Comment? En multipliant les avantages comparatifs, comme le dirait un économiste. À l'époque du dernier larcin esthétique, l'Amérique cumulait et synchronisait les facteurs de puissances militaire, économique, politique et culturelle. Serge Guilbaut a passé sa vie professionnelle à explorer cette grande transformation à partir de l'art. Il est revenu encore une fois sur cette période avec l'exposition intitulée Sous la bombe. Le jazz de la guerre d'images transatlantique, 1946-1956, présentée jusqu'à tout récemment au Musée d'art contemporain de Barcelone, le délicieux Macba, un des plus dynamiques d'Europe en ce moment.
La bombe concentre donc ce temps. Le peintre Jackson Pollock expose en 1946 des oeuvres réparties en deux groupes: de plus vieilles, marquées par le surréalisme, Freud et Jung, pour faire court, et de toutes récentes, résolument abstraites. «Après les explosions de Bikini, Pollock quitte New York et s'installe à la campagne, dans le Connecticut, raconte Serge Guilbaut. Il comprend qu'il faut cesser de parler de soi dans le nouveau monde où la bombe est célébrée: les vitrines sont à la mode atomique, les cocktails aussi, les magazines en rajoutent. Pollock cherche à tâtons et trouve les drippings, une technique pour rendre compte de cet univers.»
Dans l'exposition de Barcelone, le sujet est documenté à travers des textes historiques, des films, des photos, des vêtements, des toiles de grands maîtres (de Matisse à Rothko), et de figures moins connues, Bram van Velde, José Guerrero, Pablo Palazuelo, Esteban Vicente et même les Québécois Jean-Paul Riopelle et Marcel Barbeau.
«Une des premières phrases du catalogue de Sota la bomba dit que je veux décoloniser l'oeil, raconte le commissaire invité. Ça devient quand même embarrassant de toujours refaire les mêmes expositions avec les mêmes artistes et les mêmes oeuvres. Moi, mon idée, c'était de montrer le milieu de l'excitation de l'après-guerre sans prendre les gens pour des imbéciles, en leur présentant une vie culturelle extrêmement complexe. Je voulais exposer le terreau sur lequel la production artistique de cette période a grandi, montrer comment l'art est en relation avec la vie. [...] Tout le monde cherchait une nouvelle manière de représenter le monde moderne. New York a prétendu avoir trouvé avant tout le monde. Ce n'est pas vrai.»
Le rejet de la province
Le voleur peut donc aussi devenir menteur. N'empêche, ce grand chapardeur impérial, le savant l'admire beaucoup et lui a consacré la meilleure part de lui-même dès le début de ses études en histoire de l'art, à Bordeaux à la fin des années 1960, puis à l'Université de Californie à Los Angeles (UCLA) où il a effectué son doctorat.
«Les conditions de travail m'apparaissaient extraordinaires. On m'a offert quatre années de bourse. La bibliothèque était fabuleuse. Les étudiants participaient à la sélection des professeurs invités. UCLA était un bastion de démocratie de gauche qui énervait les institutions comme Yale ou Harvard.»
La thèse achevée porte sur le triangle d'échange esthétique entre New York, Paris et («un peu») Montréal. Le jeune docteur a ensuite le choix de plusieurs postes. La côte est lui semble trop froide. «Je suis tombé en amour avec Vancouver. J'y suis depuis 30 ans.»
Le centre esthétique symboliquement le plus fort au Canada se trouve là, à Vancouver, où vivent et travaillent les photoconceptualistes depuis trois ou quatre décennies, les Rodney Graham, Ian Wallace et surtout Jeff Wall, de loin l'artiste contemporain canadien le plus célèbre au monde.
«Ces artistes ont commencé à travailler quand ils suivaient nos cours, raconte le professeur Guilbaut. Jeff Wall, c'est un artiste-intellectuel et c'est un copain. Quand je suis arrivé à Vancouver, il m'a posé la même question que tout le monde: qu'est-ce que tu fous ici? Je répondais que la ville me plaisait et que le rejet de la province par le Parisien (c'est une image) m'a toujours tapé sur les nerfs, moi, le Bordelais. Je répondais aussi qu'on peut faire des choses intelligentes n'importe où. Jeff Wall l'a montré. Il a fait la barbe à tous les autres artistes canadiens.
«Dans une ville comme Vancouver, on est hors circuit, et ça peut devenir un avantage. Mais Vancouver, c'est aussi une ville postmoderne qui n'a jamais été moderne, peut-être la plus postmoderne du monde. Jeff Wall a utilisé ce terreau pour critiquer le monde, parler de son travail et de celui des autres. Parce que Wall, c'est une vieille histoire maintenant. Il y a beaucoup de très bons artistes ici.»
Des petits un peu partout
Plus d'un demi-siècle après le grand vol new-yorkais, le monde a encore basculé. Dans notre monde multipolaire, l'idée de l'art actuel essaime et fait des petits un peu partout. «Aujourd'hui, il faut une vision commerciale, marchande, commente le détective Guilbaut. Les Italiens, les Britanniques et les Allemands savent faire avancer leurs artistes un peu partout. Les Russes et les Chinois s'y mettent. Malheureusement, les Français ne savent plus se débrouiller dans ce contexte.»
La boucle se boucle. Le jeune étudiant français voulait comprendre comment le centre symbolique de l'art s'était transposé à New York dans la seconde moitié du dernier siècle. Maintenant, le professeur canadien de renommée internationale rappelle constamment que le monde bouillonne de créateurs.
«On ne peut même pas comprendre l'art américain sans le comparer. Et en le comparant, parfois, on déboulonne les prétentions. L'idée demeure donc toujours la même: il faut chercher à relier l'art à son contexte. Je suis historien, mais je passe mon temps à remettre en question le matériau historique et les théories sur l'histoire.
«Je trouve que l'art est un fabuleux révélateur de son temps, mais qu'il ne faut pas tout confondre. Une publicité parle comme un tableau, mais un Jackson Pollock a plus de valeur qu'une réclame. J'aime débattre des idées et des oeuvres. La base de la démocratie repose sur les échanges, le dialogue, y compris en matière artistique...»

