Trésors ligneux du patrimoine

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Stéphane Baillargeon
Édition du samedi 03 et du dimanche 04 mai 2008

Mots clés : arbres, patrimoine, Montréal, Québec (province)

De la France à l'Allemagne, la gestion européenne des forêts urbaines est porteuse de belles leçons

En France, même les arbres exceptionnels font partie du patrimoine collectif et sont préservés en tant que tels. Le label «Arbre remarquable de France» est attribué depuis l'an 2000 aux propriétaires (privés ou collectifs) des trésors végétaux qui s'engagent à les préserver et à les mettre en valeur. L'association ARBRES (pour «Arbres remarquables: bilan, recherche, études et sauvegarde») souhaite distribuer un total de 200 certificats d'honneur.

Les candidats sont sélectionnés pour leur âge, leurs caractéristiques physiques ou leur intérêt historique. Le tilleul de Grande-Sauvaget (dans le Jura) pousse depuis le siècle de Jeanne d'Arc. Le châtaignier de Zonza (en Corse du Sud) fait 14 mètres de circonférence. Le chêne tricéphale du parc des Cordeliers (Gard) aurait été rapporté des États-Unis par un compagnon de La Fayette.

Le Val-de-Marne, tout près de Paris, compte trois citations: l'arbre de Judée tout torsadé de L'Hay-les-Roses, le magnifique cèdre du Liban de Vitry-sur-Seine et le très touffu mûrier d'Orly. Ce territoire en Île-de-France rassemble aussi (et surtout) des dizaines de milliers d'arbres «ordinaires» inventoriés et bichonnés comme de très précieux membres de la collectivité.

Politique de l'arbre

Le département pionnier a adopté dès 1988 une politique de l'arbre axée sur «la gestion à long terme du patrimoine arboré départemental». Il possède aussi une charte de l'arbre signée par les communes. La gestion de ce patrimoine vert s'active autour de trois missions essentielles: l'entretien, la plantation et les «mesures conservatoires» en cas de travaux d'infrastructures.

Le tout repose sur un inventaire exhaustif de la population verte. «Pour bien gérer, il faut anticiper; pour bien anticiper, il faut bien connaître», résume Marc Staszewski, chargé d'opération au sein de la direction des espaces verts et du paysage au Conseil général du Val-de-Marne. «Nous avons inventorié tous nos arbres, et même plus: tous nos emplacements. Sur une avenue, par exemple, on inventorie ici un emplacement avec un arbre et, tout à côté, un emplacement sans arbre où on pourrait en planter un.»

Le répertoire du Val-de-Marne en totalise environ 30 000 sur 350 kilomètres de voirie. Il y a de tout dans le lot: des platanes, évidemment (un tiers environ), des tilleuls (20 %), des érables (13 %) et même de beaux mais vilains ginkgos, dont les femelles produisent des fruits à l'odeur nauséabonde. «La fiche d'identité de chacun décrit l'essence, le mode de gestion (en port libre ou en taille architecturée), son état sanitaire, son état mécanique, poursuit M. Staszewski. On considère aussi les alignements pour faciliter les gestions, l'abattage ou la plantation. L'inventaire permet de programmer les budgets comme les travaux. C'est la base de tout le système.»

En nos contrées, le réseau de fils aériens constitue le pire ennemi du monde végétal. Hydro-Québec, Vidéotron et Bell Canada massacrent les paysages en général et les arbres en particulier. En France, où le souci esthétique et pratique force l'enfouissement des fils, le problème se transporte de la ramure aux racines. «Le sous-sol est particulièrement occupé avec l'eau, le gaz, l'électricité, les télécommunications, la fibre optique, etc. En ville, on a donc de plus en plus de difficulté à préserver l'espace pour le système racinaire. C'est encore pire quand il faut replanter. Nous sommes donc en lutte permanente de ce point de vue.»

Taux de réussite

La direction des espaces verts du département affiche un taux de réussite de ses plantations qui frise les 100 %. L'absence d'hiver rigoureux (et de machinerie de déneigement) n'explique pas tout. Au fil des ans, la méthode franco-française a été raffinée à l'extrême. Le standard des fosses oscille autour de dix mètres cubes, avec encore plus de place en milieu contraint (en ville, par exemple), où l'arbre ne pourra pas étendre ses racines au-delà de son trou. Ces fosses sont la plupart du temps remplies d'un mélange de cinq volumes de pierre pour deux de terre, compacté par couches de 30 centimètres. Ce système lacunaire assure un sol plus porteur.

La logique du développement durable impose des améliorations constantes. Un système d'arrosage par suivi tensiométrique permet maintenant d'évaluer finement les besoins des végétaux et d'économiser des dizaines de milliers de litres d'eau par année.

Abattre et replanter

Environ 350 arbres sont abattus tous les ans (1,5 % du total) alors que 450 nouveaux arbres les remplacent chaque année. «On abat les arbres qui présentent un danger ou pour renouveler des plantations à l'occasion de travaux de voirie, explique encore Marc Staszewski. Le principe de l'alignement, c'est l'homogénéité. Quand un alignement présente 40 % d'arbres manquants, on abat le tout et on replante.»

Cartésien jusqu'au bout de ses doigts verts, le Français aime la symétrie et l'ordre dans ses jardins, ses villes, ses routes arborées. «L'arbre est naturel et culturel», commente alors Thomas Barfoed Randrup, professeur à l'Université de Copenhague, spécialisé en gestion des parcs et des forêts urbaines. Seulement, l'Europe, avec ses 35 États, ses 70 langues et sa centaine de cultures, se résume difficilement à une seule perspective. Le professeur Randrup souligne par exemple une division fondamentale entre le nord et le sud, entre les pays avec ou sans soleil. «Au sud, l'arbre donne de l'ombre; au nord, il prive du soleil.»

En Allemagne

Le professeur Randrup souligne les «énormes efforts» en foresterie urbaine réalisés par l'Allemagne, un pays de la Mitteleuropa. Copenhague, une capitale d'un demi-million d'habitants, compte 18 000 arbres uniquement dans ses rues. Hambourg, assez proche et quatre fois plus populeuse, entretient minutieusement 250 000 arbres dans ses rues. «Les arbres des villes allemandes sont magnifiques. Les Allemands, systématiques, tiennent des inventaires complets, ce qui dénote un souci et facilite la gestion.»

Le professeur Randrup a notamment coédité Urban Forests and Trees (2005) et créé un réseau européen de chercheurs et de professionnels passionnés, comme lui, par «l'arbre urbain». «Nous publions tous dans une langue différente et nous avons tenté de nous rapprocher. Les réseaux se multiplient en Europe depuis une décennie.»

Les mentalités évoluent

À ses yeux, une grande mutation s'affirme dans les mentalités et le rapport aux forêts urbaines. «Les recherches commencent à nous permettre de comprendre qui utilise les espaces verts en ville et pourquoi, conclut le professeur. Les week-ends, un parc attire un maximum d'usagers dans un rayon de 300 mètres. Les recherches montrent aussi que les espaces verts forment de précieux alliés dans la lutte contre le stress ou l'obésité. Un arbre, c'est plus que du bois et des feuilles, c'est un élément d'un milieu de vie.»

Il en sera certainement question aux prochaines Rencontres francophones d'arboriculture qu'organise en septembre la Société française d'arboriculture (SFA). «De nombreux gestionnaires québécois» y sont attendus, explique finalement Marc Staszewski, secrétaire de la SFA, qui regroupe tous les professionnels de l'arbre en France. Une belle occasion de ramener ici quelques belles leçons de ce pays qui en donne tant et plus en matière de protection du patrimoine, y compris les paysages et les arbres plus ou moins remarquables...


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