Opinion

La Bolivie à la croisée des chemins

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Denis Langlois, Politologue, l'auteur a séjourné en Bolivie entre 2001 et 2006 à titre de conseiller en droits humains et en renforcement institutionnel.

Édition du samedi 03 et du dimanche 04 mai 2008

Mots clés : Référendum, Bolivie (Pays)

Ce dimanche se tient un référendum sur l'autonomie du département de Santa Cruz, en Bolivie. C'est l'un des neuf départements que compte ce pays, le plus pauvre d'Amérique du Sud. Ce qui inquiète beaucoup de gens, c'est que ce référendum puisse servir à enclencher ni plus ni moins qu'une séparation de fait de la partie la plus riche du territoire national. Vu l'absence d'accord sur une nécessaire restructuration d'un pays à majorité autochtone, le risque est réel.

Deux projets politiques s'affrontent ouvertement, en effet, depuis la mise en place, en janvier 2006, d'un gouvernement dirigé par Evo Morales et élu par 54 % de la population au «premier tour».

Privatisation

Le premier projet est issu de la lutte contemporaine des peuples autochtones, qui a commencé en 1990 avec une Marche pour la dignité, la terre et le territoire. Alors dirigée par une coalition de partis «néolibéraux», la Bolivie s'était lancée, depuis 1985, dans la voie d'une privatisation de ses entreprises publiques: transport, communications, ressources minières, hydrocarbures, eau.

Une politique économique qui s'avéra un échec pour faire reculer la pauvreté et réduire les écarts sociaux et les inégalités. La forte résistance à cette politique, qui a débuté en 2000 par un conflit contre la privatisation de la gestion de l'eau de la ville de Cochabamba, se poursuivit par des mouvements de résistance, des grèves et différentes manières de paralyser le pays.

Tout cela culmina en octobre 2003 avec le renversement du président Gonzalo Sánchez de Losada. L'agenda d'octobre 2003 naissait par le fait même, avec deux revendications majeures: la réappropriation du gaz naturel bolivien au bénéfice du peuple et la mise en place d'une Assemblée constituante pour refonder le pays sur de nouvelles bases.

Nouvelle constitution

Le parti d'Evo Morales, le Mouvement vers le socialisme (MAS), l'emporta aux élections municipales qui suivirent, puis aux générales qui le portèrent au pouvoir en janvier 2006. Souscrivant pleinement au projet de changement issu d'octobre 2003, le gouvernement Morales procéda à la nationalisation des hydrocarbures, puis à la mise en oeuvre de l'Assemblée constituante. Celle-ci fut élue au suffrage universel en juin 2006.

Malgré de nombreux obstacles à son travail, et notamment le boycottage du principal parti d'opposition -- Pouvoir démocratique et social (Podemos) --, l'Assemblée constituante résolut d'adopter en décembre 2007, avec une majorité de 62 %, un projet de nouvelle constitution qui n'a pas encore été soumis à un référendum populaire.

Décentralisation

L'autre projet politique, celui d'une classe qui a été chassée du pouvoir par l'élection de Morales, est issu d'une volonté de décentralisation de l'État bolivien, une volonté qui est devenue avec les années une revendication ferme pour l'autonomie départementale. Cette volonté d'autonomie a accompagné le développement économique et démographique des régions les plus prospères du pays dans les dernières décennies. Ce sont des régions de «basses terres», par différentiation avec celles de la montagne -- les Andes -- et des vallées.

Le département de Santa Cruz renferme une bonne partie des réserves de gaz naturel et, surtout, est structuré territorialement en vue de la grande agriculture d'exportation, de soja en particulier. Plus de la moitié des terres cultivables, beaucoup plus riches du reste que celles du plateau andin, servent à la culture du soja.

Contrairement à ce qui est survenu sur le plateau andin et dans certaines vallées, les «basses terres» des départements de Santa Cruz, du Beni ou de Pando n'ont pas été redistribuées lors de la réforme agraire de 1953. Au contraire, elles ont été l'objet de cadeaux aux amis des régimes de dictature (1964 à 1982) et aux amis de ceux de la période démocratique depuis 1982. Des dizaines de milliers de kilomètres carrés de terres et de forêts furent ainsi attribués à des entrepreneurs, à des politiciens, à des dirigeants de comités civiques et à des investisseurs étrangers.

Référendum autonomiste

La préservation de ces privilèges de «latifundistes» est un enjeu fondamental du référendum sur l'autonomie départementale de Santa Cruz. Cela est confirmé par le fait que les statuts d'autonomie élaborés en catimini par une poignée de dirigeants du Comité civique de Santa Cruz prévoient le contrôle de la titularisation des terres et territoires par les seules autorités départementales. Une approche que récusent clairement les peuples autochtones, les mouvements syndicaux et le mouvement des «sans-terre» de ces régions. Et pour cause! À titre d'exemple seulement, la majeure partie des réserves de gaz naturel bolivien est située précisément sur des territoires réclamés par le peuple Guaraní.

Opposée au gouvernement pro-autochtone d'Evo Morales, l'élite économique agglutinée autour du préfet départemental et du Comité civique de Santa Cruz a donc choisi d'imposer un référendum «autonomiste». Elle cherche ainsi à court-circuiter la mise en oeuvre d'une nouvelle constitution qui, recon-

naissant pour la première fois aux peuples autochtones des droits sur leurs territoires et sur les ressources qu'ils renferment, menaçait directement ses privilèges.

Initiative contestée

Ce référendum est une initiative qui va à l'encontre de l'avis de la Cour nationale électorale du pays. Elle bafoue aussi la mise en garde de la Cour suprême de Bolivie et celle de l'Organisation des États américains (OEA). Elle méprise enfin l'avis d'ambassadeurs étrangers et celui de plusieurs juristes et politiciens locaux. Seuls les États-Unis «laissent passer» une initiative unilatérale que plusieurs jugent illégale et anticonstitutionnelle.

Mais trois autres départements -- ceux du Beni, du Pando et de Tarija -- ont aussi annoncé la tenue de référendums semblables d'ici le mois de juin. Malgré les efforts de médiation

de l'Église catholique, encore très influente en Bolivie, et d'une commission de l'OEA dirigée par l'Argentin Dante Caputo, l'opposition «autonomiste» refuse tout compromis. Ses statuts «d'autonomie», qui à la lecture

visent bien davantage un autre pouvoir, refusent en fait celui

démocratiquement élu par une majorité de la population bolivienne. Ses appels incitent également de manière ouverte à la désobéissance civile.

Difficile de prêter foi aux résultats d'un tel référendum dans des conditions semblables. En l'absence d'observateurs étrangers tout autant que de garantie quant à son organisation et au décompte des voix, il appert que ce référendum ne résoudra en rien le bras de fer qui se joue entre les deux projets politiques. Au contraire: ce dernier va se poursuivre sans que la démocratie y gagne quoi que ce soit, sans que la solidarité pour vaincre les inégalités et l'exclusion fasse non plus le moindre petit pas en avant!


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