Tout Dumont
Mots clés : Livre, Fernand Dumont, penseur, Québec (province)
Par où prendre Fernand Dumont, ce penseur transdisciplinaire dont l'oeuvre riche et féconde constitue peut-être le sommet de la pensée québécoise au XXe siècle? Mais par le tout, bien sûr, répondent les membres du comité d'édition des Îuvres complètes de Fernand Dumont, que publient, cette saison, en cinq tomes, les Presses de l'Université Laval. Adhérant, selon les mots de Kundera, à une «morale de l'essentiel» plutôt qu'à une «morale de l'archive», les Serge Cantin, François Dumont, Fernand Harvey, Léo Jacques, Simon Langlois et François Ricard nous offrent donc tout Dumont, à l'exception des articles circonstanciels qui n'ont jamais été intégrés dans des livres par l'auteur.
Dans l'introduction générale, le philosophe Serge Cantin, brillant successeur du penseur de Montmorency, souligne le paradoxe «entre la notoriété de Dumont et la relative méconnaissance de son oeuvre théorique et épistémologique». Il l'explique, entre autres, par la complexité de cette dernière, mais aussi par son caractère transdisciplinaire un peu déconcertant et par «l'interdit du religieux» qui a marqué le Québec intellectuel à partir de la Révolution tranquille et qui a pu contribuer à discréditer le catholique de gauche qu'était Dumont. Il souhaite, bien sûr, que ces obstacles soient aujourd'hui levés pour que l'on puisse pleinement redécouvrir cette oeuvre qui avance «moins des vérités que des interrogations sur le sens même de nos vérités, sur leur pertinence».
Il y a, au coeur de l'oeuvre dumontienne, une douleur, un drame qui tient à cette «émigration» du monde de la culture populaire vers le monde de la culture savante. L'exploration de ce remords constitue le moteur, l'intention de l'oeuvre, et lui donne sa puissante originalité. «Sans doute la plus citée des propositions théoriques de l'auteur», comme l'indique François Dumont, la distinction entre culture première et culture seconde est clairement une des idées-forces de l'oeuvre. Elle ne se résume pas à la distinction classique entre culture populaire et culture savante. En 1989, Dumont affirmait d'ailleurs à Wilfrid Lemoyne qu'il ne croyait pas avoir écrit là-dessus quelque chose qui le satisfasse vraiment. Il parlait de la première comme «milieu», comme «une sorte de donnée», et de la seconde comme «horizon», «comme un moyen de dépasser la culture vécue». «Elle est à l'oeuvre, précisait-il, dans toutes les existences, dans la plus simple danse comme dans la plus petite fête», même dans un match de hockey. La culture seconde, dans cette logique, est une mise à distance de la première dans une quête de sens. Et ce qui importait, pour Dumont, c'était le lien entre les deux. «Comment, demandait-il, le milieu devient horizon?
Le sociologue Jacques Beauchemin, dans la présentation du tome I, tente de faire ressortir les implications de cette théorie dans les travaux savants de Dumont. «La première expérience que nous faisons du monde, explique-t-il, attend d'être nommée depuis son extérieur, en même temps qu'en sens inverse les projets de connaissance qui prétendent l'éclairer ne trouvent de pertinence que dans la tâche qui leur incombe de revenir vers elle.» Dumont, en d'autres termes, demande franchement «pourquoi connaître et à quelles fins?» et appelle «crise de la culture» la situation «où cette question ne trouve plus d'autres réponses que celles qui se trouvent du seul côté de la science».
Pour lui, cette contemplation de l'existence que permet la culture seconde, la «plus haute et plus belle activité» de l'homme disait-il, ne trouve son sens qu'en s'inscrivant dans une relation dialectique avec la source qui la suscite. Dumont, explique Cantin, «n'a pas voulu perdre le lien avec l'existence, avec l'expérience humaine, émotionnelle et affective [...], sous-jacente à ses "aventures abstraites en pays de sociologie", de philosophie, de théologie, de poésie». Pour lui, ajoute-t-il, «aucune explication, aucun savoir ne saurait épuiser la puissance d'interrogation de cette expérience d'arrachement, de déracinement, d'exil, puisque c'est en elle, dans cette émigration, que le savoir trouve sa condition de possibilité la plus originaire».
Une autre célèbre opposition dumontienne, celle entre vérité et pertinence, trouve aussi son sens, ainsi que le rappelle l'historien Julien Goyette dans la présentation du tome II, dans cette réflexion sur les sciences humaines. «En gros, écrivait Dumont, la vérité concerne l'art d'accéder à l'objet selon sa structure propre. [...] À l'opposé de la vérité, la pertinence ramène l'objet au sujet lui-même, à sa quête de sens.»
Cette quête, le penseur l'a aussi poursuivie dans sa réflexion sur le Québec en consacrant plusieurs ouvrages à l'interprétation de son évolution, dans le but, écrit Fernand Harvey dans sa présentation du tome III, de lui «donner sens et cohérence». Dumont a souvent évoqué la «condition tragique» du peuple québécois et insisté sur l'idée que «l'apprentissage de la liberté doit s'appuyer sur l'expérience du passé», note Harvey. Partisan de l'indépendance du Québec et d'un «socialisme d'ici», il ne remettait pas en cause la nécessité de la Révolution tranquille, mais il s'inquiétait des conséquences de cette rupture sur notre rapport à la mémoire. «On a certes modernisé l'État québécois et procédé à une importante réforme du système d'éducation, résume Harvey, mais ces réformes de structures ne se sont pas accompagnées du renouveau culturel souhaité. Il semble que l'on ait oublié en cours de route la question du sens à donner à ces réformes.» Profondément épris de justice sociale, Dumont se distingue radicalement des progressistes utilitaires en affirmant qu'une modernisation sans mémoire ne saurait constituer un progrès. Il incarne, en ce sens, un type d'intellectuel assez rare au Québec, qui allie le meilleur du conservatisme (pour son sens de l'histoire) à un engagement résolument social-démocrate.
«Homme tourmenté et fervent» pour ses proches, selon les mots de son fils, François Dumont, qui signe la présentation du tome V, le penseur de Montmorency fut aussi un croyant du même type pour ses coreligionnaires. Pierre Lucier, présentateur du tome IV, rappelle qu'il critiquait, dès 1964, le «divorce de la doctrine et de l'expérience, des structures officielles et des solidarités sociales» que vivait l'Église. Il en appelait alors à une «théologie de grand vent» afin que l'Église, «le milieu où se communique le mystère», renoue avec «une morale qui se nourrisse de la vie». Quarante-cinq ans plus tard, cette interpellation n'a rien perdu de sa pertinence.
Moins célèbre que le penseur, le poète Fernand Dumont, enfin, méritait certainement sa place dans ces Îuvres complètes. Il y a, d'ailleurs, quelque chose d'émouvant à lire son fils présenter cette part la plus intime de l'oeuvre, bellement résumée par une formule du frère Clément Lockquell, ami de Dumont. «Obscurs sont les poèmes de Fernand Dumont, écrivait-il, mais d'une obscurité en instance d'aube.»
Dans la présentation d'Un témoin de l'homme, un recueil d'entretiens avec Fernand Dumont qu'il publiait en 2000, à L'Hexagone, Serge Cantin écrivait de l'oeuvre de son mentor «qu'elle témoigne d'une chose étonnante, paradoxale, voire scandaleuse, à notre époque de jet set, à savoir qu'il n'est nullement besoin, pour se hisser à la hauteur de l'Homme, de s'élever "au-dessus de la mêlée".» Tout l'esprit de Dumont, son élan vital, est là, dans ce lieu de l'homme.
Collaborateur du Devoir

