Des éclatements en cascade
Mots clés : Léa Pool, Maman est chez le coiffeur, Cinéma, Culture, Québec (province)

Maman est chez le coiffeur
De Léa Pool. Avec Marianne Fortier, Laurent Lucas, Céline Bonnier, Gabriel Arcand, Hugo St-Onge-Paquin, Élie Dupuis. Scénario: Isabelle Hébert. Image: Daniel Jobin. Montage: Dominique Fortin. Musique: Laurent Eyquem. Québec, 2008, 99 min.
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Autant dire que Maman est chez le coiffeur nous transporte loin des déchirements sentimentaux et des errances intérieures, thèmes qui traversaient ses films de la première époque, La Femme de l'hôtel et À corps perdu en tête. Quoique sous la surface sourdent encore des thèmes -- la quête d'affranchissement, l'incommunicabilité -- qui nous rappellent que le territoire poolien n'a pas été déserté. On trouve même, dans la révolte contenue d'Élise (Marianne Fortier), petite Montérégienne qui a surpris la conversation intime de son père (Laurent Lucas, sur le fil et très juste) avec un autre homme, quelque parenté spirituelle avec la petite révoltée d'Anne Trister, campée par Lucie Laurier.
Au tout début de l'histoire, en ce premier jour des vacances scolaires estivales de 1966, Élise, 15 ans, est une adolescente obéissante. À la rentrée, elle aura appris la rébellion et l'exercice de son libre arbitre. Entre les deux, le pourquoi du comment: sa mère journaliste (excellente Céline Bonnier) a quitté sa famille pour Londres, où un poste de correspondante lui a servi de bouée de sauvetage. Son mariage est un naufrage et son départ précipité laisse son mari et ses trois enfants sous le choc. Élise, artisane malgré elle de la séparation, a du mal à vivre avec les conséquences et, tout en gardant un oeil sur ses cadets (les troubles d'apprentissage du plus jeune seront un de ses chevaux de bataille), trouve un certain réconfort auprès de la rivière, où elle se lie d'amitié avec un vendeur d'appâts sourd-muet (Gabriel Arcand).
Maman est chez le coiffeur (le titre évoque le silence entourant l'absence de la mère) raconte donc une histoire d'éclatement familial sur fond d'éclatement d'une société en pleine révolution tranquille. L'un se fait le miroir de l'autre, bien que le second soit beaucoup moins marqué, à l'écran, qu'on l'aurait souhaité. Le cadre champêtre de l'action (nous sommes dans les environs de Beloeil) en cache les signes qu'un déroulement en ville auraient rendus plus évidents.
Porté par des moments d'une grande puissance dramatique (la scène de la conversation téléphonique épiée, entre autres), le film séduit l'oeil par sa photo, ravit l'oreille par sa musique bien choisie. À plus d'un égard toutefois, il laisse perplexe. On s'étonne de la dureté du regard posé sur le personnage du père, cas exemplaire de la répression dont étaient victimes les homosexuels autrefois. S'il ne trouve pas non plus grâce aux yeux de la réalisatrice, c'est, on le comprend par des sens qu'il nous faut nous-mêmes trouver, parce que sa fille, alter ego de la scénariste, est à l'âge de l'intransigeance et que tout le film est aligné sur son regard et sa palette de sentiments vifs et contrastés.
Ce qui du même souffle excuse en partie les clichés, les caricatures (celui de la voisine pimbêche est affolant), les dialogues surécrits, bref, les faussetés d'apparence et de ton, qui atténuent sans la vaincre la grande vérité intérieure de l'héroïne, superbement défendue par Marianne Fortier (remise du sinistre Aurore). De fait, sa présence très forte porte le film, où ses yeux, fenêtres ouvertes sur un volcan intérieur, sont des puits d'information. Comme on comprend, et partage, le coup de foudre de Léa Pool pour elle.
Collaborateur du Devoir
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