Expositions - Jongler avec l'histoire
Mots clés : Yann Pocreau, Les dialogues acrobatiques, Art, Culture, Montréal, Québec (province)
Photographe et auteur, critique même, comme il le dit dans son site Web. L'art de Yann Pocreau est à l'image de ces deux métiers, un art provenant à la fois du regard et de la présence de son créateur. Fin observateur et habile de son corps. Pas que de sa plume, disons.
Les dialogues acrobatiques
Yann Pocreau
Galerie Lilian Rodriguez, 372, rue Sainte-Catherine Ouest, espace 405, jusqu'au 24 mai.
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L'exposition qui inaugure sa relation avec la galeriste Lilian Rodriguez, intitulée Les Dialogues acrobatiques, le montre bien. Les deux séries rassemblées parlent avant tout d'architecture, une architecture majestueuse (comme le théâtre d'Arras), chargée d'histoire. Les photos sont accompagnées, complétées, nourries, par un hors-champ littéraire, des textes très riches que l'artiste aime qualifier de «relais à l'image».
Histoire et histoires imprègnent les deux corpus exposés. On ne sait jamais où tombent les bombes (Théâtre d'Arras) est une série réalisée dans ce bâtiment du nord de la France, connu pour avoir été épargné des bombardements alors que tout tombait autour de lui. Se fueron los curas (Les curés sont partis) a quant à elle été conçue en Espagne, dans un séminaire abandonné après la chute de Franco.
Yann Pocreau ne se contente pas d'observer, de magnifier des lieux en les montrant sous la particularité de leur lumière. Il intervient physiquement, se mettant lui-même en scène dans des positions qui relèvent non pas tant de la performance que de l'acrobatie. Ses photos, portées visiblement par l'approche documentaire, prennent alors une dimension hautement poétique.
Ce sont des fictions avec un seul personnage, dans des espaces bien réels, souvent publics -- un théâtre ici, le métro de Montréal dans une série non exposée --, mais dont les usagers brillent par leur absence. Du coup, exempts de leur fonction première, les lieux n'existent que par ce qu'ils sont (des murs, des sièges, une lumière) et par ce qu'ils valent dans le temps.
«Ma pratique photographique, écrit-il en guise de démarche, est essentiellement orientée par les fortes présences du sujet et du lieu, par leur intime cohabitation. Je m'efforce de développer une relation empathique avec le lieu.»
Notons que ses séries précédentes portent souvent des titres similaires, aussi évocateurs et marqués par le jeu physique: Épreuves acrobatiques, Exercices de lumière, Exercices d'empathie...
Cette relation empathique avec un bâtiment donne à ses photos une portée narrative, volontairement embrouillée. Dans le théâtre d'Arras, on le voit couché au sol, entre les sièges, ou en train de grimper vers le balcon. Le séminaire apparaît, lui, d'une grande sobriété (murs nus, absence de mobilier), surtout aux côtés de l'opulence du théâtre français, bâti dans les dernières années royales. Pocreau est d'ailleurs plus inspiré par la tristesse des lieux, ses positions, formellement plus exubérantes (tête en bas, jambes en diagonale... ), lui donnant davantage l'apparence de l'équilibriste.
Il faut dire que ces mises en scène sont fortement imprégnées du lieu. Dans ce théâtre potentiellement cible des bombes, comme le suggère le titre, l'artiste semble, sinon terrorisé, du moins en fuite. En Espagne, ses postures alambiquées expriment la position encore délicate dans laquelle vit la population. Les années franquistes sont peut-être terminées, elles ont laissé un pays blessé, notamment à cause du rôle ambigu joué par l'Église.
Yann Pocreau n'accuse pas, ne dénonce rien vertement. Les lieux qu'il photographie et investit, et qui lui ont inspiré des textes bien personnels, peuvent être lourds d'histoire; lui, il les rend ouverts et libres d'interprétation. L'expo porte le titre Les Dialogues acrobatiques. À nous de jongler avec toutes ces conversations imagées.
Collaborateur du Devoir÷
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