Vers un système de santé hybride ? - «Notre gouvernement est très favorable au privé»
Mots clés : loi 33, système de santé hybride, Hôpital, santé, Québec (province)
Le réseau public a déjà du mal à attirer et retenir les travailleurs
Lourd, inaccessible et onéreux. Voilà quelques-uns des maux qui affligent le système de santé public. La privatisation serait-elle une médecine appropriée? Un expert décrit le triste sort qui semble devoir être celui réservé dans un avenir rapproché au système de santé public québécois.En 2006, l'adoption de la loi 33, pourtant destinée à préserver l'étanchéité entre le public et le privé, a permis de franchir une autre étape vers la privatisation. Cette loi controversée donne, entre autres, aux Québécois la possibilité d'avoir recours à une assurance privée pour certaines chirurgies offertes par des médecins qui ne participent pas au régime d'assurance maladie.
La table est mise
Pour le moment, les établissements privés n'offrent qu'une infime partie des soins dont la population a besoin. Cependant, les choses pourraient changer. C'est ce que craint Damien Contandriopoulos, chercheur adjoint au Département d'administration de la santé et chercheur au Groupe de recherche interdisciplinaire en santé (GRIS) à l'Université de Montréal. «De nombreux acteurs du secteur privé essaient de se positionner pour un marché à venir, indique-t-il. Ces gens-là jouent dans les zones grises de la loi et vont le plus loin qu'ils le peuvent avant de se faire taper sur les doigts.»
Selon M. Contandriopoulos, on se dirige en ligne droite vers une plus grande privatisation du système de santé public. «Notre gouvernement est très favorable au privé. Les groupes d'intérêt font l'apologie du secteur privé de manière très structurée. Et la population est insatisfaite. Il est désormais plus facile de faire croire aux citoyens que le recours au privé permettrait d'obtenir des services efficaces.»
L'expert estime que le gouvernement est en train de lever un par un les loquets qui ferment la porte au privé. «La prochaine étape consistera à permettre aux médecins de pratiquer à la fois dans le public et le privé, prévoit-il. C'est une recommandation du rapport Castonguay et c'est écrit dans le ciel.»
Faire faire le saut aux médecins
Actuellement, les gens d'affaires ne parviennent pas à attirer en grand nombre les médecins dans le secteur privé. Ceux-ci n'ont guère intérêt à quitter le secteur public, où le volume d'activité et -- par conséquent -- les honoraires sont les plus élevés. C'est particulièrement vrai pour les anesthésistes, qui travaillent autant qu'ils le veulent dans le secteur public.
Résultat? «Les cliniques privées ne peuvent pas, à toutes fins utiles, faire des chirurgies sous anesthésie, précise le chercheur. Or le secteur privé s'intéresse aux chirurgies électives, hanche, genou, etc. Les risques sont peu élevés et les coûts d'assurance sont raisonnables. Comme il y a peu de médecins au Québec, il faut donc aller les chercher dans le secteur public et leur permettre de travailler dans les deux systèmes.»
Les coûts augmenteront
Si cela s'avérait, on assistera à l'apparition d'une médecine à deux vitesses. «Les médecins pourront poser les diagnostics dans le système public et proposer aux patients de les traiter rapidement dans les cliniques privées ou en quelques années dans le système public, dit M. Contandriopoulos. Les personnes les plus démunies auront accès à une médecine de deuxième ligne. Elles attendront, dans des établissements plus ou moins délabrés, que les médecins aient le temps de les soigner.»
Il y aura également une explosion des coûts. «Pour attirer les médecins, le secteur privé devra augmenter les salaires qu'il offre. De nombreux médecins quitteront alors le secteur public, où les délais d'attente s'allongeront. Les médias relateront des histoires d'horreur sur les patients qui n'ont plus accès aux soins. Surtout que les problèmes de santé les plus lourds continueront d'être traités dans le système public. Devant les pressions, le ministère haussera à son tour les salaires et... ainsi de suite. On jouera au ping-pong pour le plus grand bonheur des professionnels.»
Les remèdes
Le chercheur ne s'en cache pas. Il est fortement en faveur d'un réseau public. Ses propos vont donc à l'encontre de ceux des chantres de la privatisation. Comment pourrait-on, selon lui, améliorer l'accès aux soins? «Il faudrait financer les établissements de santé de façon plus cohérente et les rémunérer à l'acte, précise l'expert. Actuellement, le ministère exerce de grandes pressions pour que les hôpitaux ne fassent pas de déficit. Comme les chirurgies représentent des coûts, les hôpitaux en font moins pour économiser.»
D'après lui, il faudrait aussi revoir la rémunération à l'acte des médecins. «Dans notre système de santé, les médecins sont autonomes face aux établissements. Ce sont eux qui décident des examens et des soins à prodiguer. Les gestionnaires ont peu d'emprise sur l'organisation des soins. Si on veut que la pratique médicale soit en lien avec les besoins de l'organisation, celle-ci doit être le patron des médecins. Elle doit pouvoir les rémunérer en fonction de l'atteinte de ses objectifs.»
Donner du pouvoir au personnel
Pour mettre un baume sur le réseau public, il serait aussi opportun de se pencher sur les relations patronales et syndicales. «Celles-ci ont un grand impact sur la productivité du réseau, précise Michel Grant, expert en relations de travail. Le branle-bas de combat actuel dans le réseau s'est traduit par une plus grande précarité pour le personnel. Il s'est également accompagné d'une réduction des effectifs. Le réseau a du mal à attirer et à retenir les travailleurs.»
La mobilisation du personnel représente un autre facteur incontournable. «Il faut reconnaître que ceux qui connaissent le mieux le travail sont ceux qui le font, note l'ex-professeur au département d'organisation et de ressources humaines de l'UQAM, aujourd'hui à la retraite. Ensuite, les gestionnaires devraient non seulement consulter le personnel, mais aussi accepter de partager le pouvoir.» À cet effet, la décentralisation des enjeux liés à l'organisation du travail préconisée par la loi 30 représenterait une bonne chose. «C'est l'occasion de revaloriser les gestionnaires des salariés et leurs syndicats», conclut-il.
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Collaboratrice du Devoir
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