L'universalité du régime nuit-elle à son accessibilité?
Mots clés : privatisation, syndicats, Hôpital, santé, Québec (province)
Les syndicats s'entendent pour dénoncer la privatisation

Photo: Jacques Nadeau
«On s'en va vers un recul de 40 ans. À cette époque, combien de familles se sont retrouvées à la rue parce qu'elles étaient confrontées à la maladie d'un des leurs? Pour mettre fin au glissement vers le privé, il est grand temps de regrouper nos forces et de faire pression auprès du gouvernement.» Et de deux! Claudette Carbonneau, présidente, elle, de la Confédération des syndicats nationaux, témoignait aussi pour une urgence d'agir. En fait, les deux grandes centrales syndicales québécoises font même front commun dans ce dossier de la santé. Et en cet après-midi du samedi 3 mai, dès midi, le grand rassemblement ouvrier se déroulera sous une bannière qui aura pour slogan «Ensemble pour la santé».
Les infirmières, comme les travailleurs des diverses professions ou des corps de métiers ou de services, se joindront aussi à une foule qui voudra manifester sa résistance à des mesures qu'un rapport, le Castonguay, propose en mode majeur. Et, comme si cela ne suffisait pas, les thématiques des prochains congrès des deux grandes centrales -- et pour la CSN ce sera pour bientôt, dès le 12 mai prochain -- auront pour effet de centrer les débats sur le monde des soins et des réseaux qui les distribuent.
La santé est prioritaire pour le monde syndical: n'est-ce pas là un secteur qui, lorsqu'il est public, affiche un taux de syndicalisation qui atteint un joyeux niveau de 100 % en nombre de possibles cotisants? «Les syndicalistes veulent sauver leurs jobs», diront les cyniques. Ce à quoi une Carbonneau ou un Arsenault répondront en soutenant la nécessité de défendre un système qui offre une qualité égale de services à tous, indépendamment de leurs revenus, de leurs origines ou de leurs capacités de s'offrir des assurances, dont les taux chez nos voisins du Sud semblent s'avérer souvent astronomiques.
Mais on connaît aussi les difficultés qui entachent la pratique ou ralentissent les services. On parle de listes d'attente, d'opérations retardées ou remises, d'un manque de ressources infirmières ou médicales, de grandes zones qui se trouvent sans services réels, comme du débordement de salles ou d'une qualité inégale des prestations.
Certains seraient donc même d'accord si ici un ministre reprenait le slogan utilisé dès 1999 par un Tony Blair qui, à la suite, lançait la réforme de ce système anglais que les uns glorifient pour les résultats obtenus et que les autres vilipendent pour la même raison: «Nous avons 24 heures pour sauver le système de santé britannique!»
En fait, au Québec, la lutte est ouverte et les opposants ou les tenants d'une formule, les uns pour un système volontairement public et les autres pour un système mixte, déposent des informations dont la validité semble être toujours contrée par l'autre partie. Si un Claude Castonguay est séduit par le modèle britannique, une Linda Bonamie, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec, formule son bémol: «Je suis allée faire un stage d'observation dans les hôpitaux de Londres, pour me rendre compte que la cote des PPP [les partenariats public-privé] a beaucoup baissé. On s'aperçoit des problèmes que cela a engendré.»
Mais il y a un arrêt de la Cour suprême du Canada dont il faut, la loi y oblige, tenir compte. Dans l'affaire Chaoulli, le droit à des soins privés a été reconnu: ce qui entraîne en corollaire qu'on peut faire des affaires en santé. Aussi, le paysage dans les grands centres urbains offre maintenant, en bordure des rues ou sur les places d'affaires, des cliniques aux services les plus divers. Et un hôpital, comme le Sacré-Coeur, utilise les services de l'un de ces lieux, la clinique Rockland pour ne pas la nommer.
Le ministre Couillard a fait connaître sa position dans le dossier: si on avait un surplus de médecins, pourquoi pas? De là les leviers de boucliers d'une partie adverse qui craint un possible démantèlement d'un réseau qui, à l'exemple de tous les autres du monde occidental, connaît des ratés. Et les méfaits d'une privatisation totale sont connus: ayez le malheur d'être hospitalisé quelques jours à New York, ou dans une autre ville américaine, et vous vous direz que votre budget de voyage vient d'être mis à sec pour plusieurs années!
En pratique, toutefois, le système privé anglais ne fournit que 5 % des prestations totales, mais il permet de dénoncer les excès d'une médecine «à deux vitesses»: l'équilibre social est détruit quand l'argent permet à certains d'obtenir ce qui demeure inaccessible à d'autres.
Le débat en santé porte donc sur l'accessibilité et l'universalité. Pour un Bill Gates, on déroulera toujours un tapis royal quand, au même moment, pour un usager d'un CLSC, on indiquera où se trouve la zone des chaises moulées en plastique rose ou beige déteint où débutera une attente, parfois fort longue.
Privé ou public? Aussi longtemps que l'actuel gouvernement sera en place, et rien ne dit qu'un changement de régime renversera la vapeur, le débat perdurera en même temps que le privé implantera ses officines et autres lieux de services de soins et de santé. Il y aura bien sûr un Michael Moore pour faire l'éloge du système universel canadien, et donc québécois, mais qui a besoin de subir une opération ou de voir un spécialiste dénoncera toujours la période d'attente que le système impose.
Pendant ce temps, les contributions financières à l'assurance médicaments ne cesseront d'augmenter: il est plus facile de produire des pilules que des médecins. Dans les deux cas, gare toutefois aux effets secondaires!
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