Perche tendue aux talibans

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Alec Castonguay
Édition du vendredi 02 mai 2008

Mots clés : soldats canadiens, talibans, Forces armées, Canada (Pays), Afghanistan (Pays)

Les soldats canadiens tentent une approche plus souple à Kandahar

Photo: Agence Reuters

Ottawa -- Les soldats canadiens tentent une nouvelle approche plus souple dans certains villages noyautés par les insurgés à Kandahar. Les militaires, aux prises avec des violences soutenues dans le Sud afghan, souhaitent ouvrir le dialogue avec des talibans locaux modérés afin de rétablir la sécurité dans les districts les plus dangereux.

Les ministres du gouvernement Harper ont toutefois refusé d'expliquer ce virage radical hier, soutenant au contraire que cette nouvelle approche n'existe pas et que la politique canadienne de «non-négociation» avec les talibans n'a pas changé. Les médias sur place ont pourtant documenté les actions entreprises par les militaires canadiens et cité des porte-parole qui confirment cette information. Visiblement, Ottawa craint de froisser une nouvelle fois le gouvernement afghan, officiellement responsable des négociations avec les talibans.

Il est vrai que cette stratégie est officieuse et qu'elle est volontairement mise en oeuvre de façon très discrète sur le terrain à Kandahar. Certains membres de l'Équipe provinciale de reconstruction (EPR), une unité civile et militaire qui s'occupe des projets de développement du Canada dans cette province, y ont recours. Les soldats canadiens demandent à des sages (chefs de tribu) dans certains villages de transmettre un message bien précis aux talibans locaux, à savoir que s'ils veulent discuter d'un rôle plus positif à jouer dans leur communauté, il existe une ouverture.

«C'est vraiment une approche différente sur le plan tactique, mais je pense que c'est brillant», a affirmé au Globe and Mail le lieutenant-colonel Gordon Corbould, responsable du groupe de combat de 1000 soldats canadiens en poste à Kandahar. «Il faut faire comprendre aux talibans que nous ne sommes pas le diable. Je pense que c'est une bonne idée», a-t-il ajouté, précisant que les discussions se font uniquement à l'échelle locale dans le but d'ouvrir un dialogue et non pas d'amorcer un processus de paix.

Le représentant du gouvernement afghan dans le volatile district de Panjwai, à l'ouest de la ville de Kandahar, appui l'initiative du Canada. Haji Shah Baran travaille d'ailleurs en étroite collaboration avec les soldats canadiens et les militaires de l'Armée nationale afghane dans ce dossier. Rien n'est fait sans la présence des soldats afghans. «On ne veut pas parler aux chefs talibans, mais on peut faire des progrès très locaux avec certains combattants», a dit Haji Shah Baran au Globe and Mail.

Une dépêche de Canadian Press en provenance de l'Afghanistan hier ajoutait que le demi-frère du président Karzaï, Ahmed Wali Karzaï, appuie les soldats canadiens. «J'appuie la décision du Canada, je pense que c'est une bonne approche», a-t-il dit, lui qui est à la tête du conseil provincial de Kandahar.

Une initiative semblable à celle du Canada a été entreprise par les Pays-Bas dans la province d'Urzugan, tout juste au nord de Kandahar. Cette stratégie n'a pas encore fait ses preuves, mais plusieurs armées de la coalition internationale songent à discuter davantage avec l'ennemi, toujours officieusement et à un niveau local, afin de déterminer si un rapprochement est possible dans certains cas.

Le Canada est d'ailleurs membre d'un comité de haut niveau formé par le gouvernement afghan pour définir ce qui peut être fait sur le terrain par les pays de la coalition pour approcher les talibans locaux sans miner l'autorité de Kaboul, qui gère le dossier à l'échelle nationale. Ce comité rassemble les principales puissances présentes en Afghanistan (États-Unis, Grande-Bretagne, Allemagne, etc.).

C'est faux, dit le gouvernement

Voilà pour la réalité du terrain. Mais à Ottawa, dans l'arène politique, les ministres du gouvernement Harper et les fonctionnaires fédéraux ont rapidement tenté de calmer le jeu, visiblement crispés par la peur d'un faux pas diplomatique. «Il n'y a pas de discussions avec les talibans et il n'y en aura pas», a lancé le ministre de la Défense, Peter MacKay. «La reconstruction et la réconciliation nationale sont des responsabilités du gouvernement afghan et c'est lui qui prend les décisions.»

La politique d'Ottawa consiste à laisser le gouvernement afghan élaborer sa stratégie de négociation avec les talibans. Le Canada ne veut pas donner l'impression qu'il outrepasse l'autorité de Kaboul et qu'il négocie avec les insurgés. Le Canada n'a d'ailleurs rien entrepris auprès des talibans influents, laissant le champ libre au gouvernement Karzaï.

Le gouvernement afghan a d'ailleurs lancé une initiative de réconciliation nationale qui dure depuis plusieurs années, sans toutefois connaître un grand succès.

Il faut dire que la volonté n'est pas très forte à l'intérieur même du gouvernement Karzaï, où le sujet reste délicat. Plusieurs dirigeants afghans ont combattu les talibans lorsque ceux-ci étaient au pouvoir (1996-2001) et sont réticents à entreprendre des pourparlers de paix. À l'inverse, les hauts placés du mouvement taliban, considérés comme des purs et durs, exigent le retrait des forces étrangères, la réécriture de la Constitution et le retour à un islam plus rigoriste avant de lancer les discussions.

L'ONU est bien au fait de ce casse-tête, et son représentant en Afghanistan, le Norvégien Kai Eide, a pris soin hier de rappeler certains principes de base aux pays présents en Afghanistan. M. Eide était de passage à Ottawa hier. «On veut tous faire un effort pour entrer en contact avec les Afghans à différents niveaux, mais il y a des conditions à respecter, a dit Kai Eide. Il faut que les contacts avec les talibans soient menés par le gouvernement afghan dûment élu. Le processus doit être dirigé par des politiciens et non par des militaires. Il faut aussi qu'on respecte la nouvelle Constitution afghane.»

Les Nations unies sont prêtes à apporter toute l'aide nécessaire si le gouvernement afghan décide de lancer une grande ronde de réconciliation, a affirmé Kai Eide, mais aucune demande en ce sens n'a été formulée pour le moment. «Si une telle demande survient, nous serons avec eux. Vous savez, le débat sur la marche à suivre a lieu autant dans les pays comme le Canada qu'à l'intérieur même du gouvernement de l'Afghanistan», a-t-il dit. Invité à préciser sa pensée à propos des tiraillements internes, il a simplement répondu ceci: «Je peux vous parler des principes, mais je ne peux pas m'avancer davantage.»

Qui est un taliban?

Un des problèmes qui minent le processus de réconciliation est la définition même d'un taliban. Le terme est maintenant utilisé pour désigner tous les éléments qui contribuent à la déstabilisation de l'Afghanistan. Or l'OTAN évalue qu'il y a en réalité environ 1500 véritables talibans en Afghanistan, soit les insurgés issus du mouvement radical dirigé par le mollah Omar, qui veut reprendre le pouvoir à Kaboul. Selon l'évaluation de l'OTAN, les 5000 autres insurgés qu'on nomme aussi «talibans» sont des criminels, des seigneurs de la guerre, des terroristes étrangers d'al-Qaïda ou des trafiquants de drogue qui ont avantage à ce que le chaos perdure en Afghanistan. Ces éléments ne veulent pas nécessairement négocier avec le gouvernement afghan.

L'appel du pied des soldats canadiens en direction des «talibans» dans certains villages n'est donc pas dirigé uniquement vers des talibans purs et durs du mouvement fondamentaliste: il s'adresse aussi à des criminels qui pourraient chercher à rentrer dans le rang ou à jouer un rôle plus positif auprès de leur tribu locale.


Vos réactions


La goutte de miel de Monsieur Audet - par Serge Charbonneau (veliserdi@hotmail.com)
Le samedi 03 mai 2008 12:00

"On est pas le diable" - par Claude L'Heureux (claude.lh@sympatico.ca)
Le vendredi 02 mai 2008 20:00

Compréhensible, mais... - par Jean-Pierre Audet (jean.pierre.audet@videotron.ca)
Le vendredi 02 mai 2008 11:00

Pi quoi encore? - par Max Roujeon
Le vendredi 02 mai 2008 11:00

Diviser les talibans.. - par andré michaud
Le vendredi 02 mai 2008 08:00

Seulement 1 500 ? - par Gilles Bousquet
Le vendredi 02 mai 2008 07:00

Il est temps de prendre notre démocratie en main - par Serge Charbonneau (veliserdi@hotmail.com)
Le vendredi 02 mai 2008 05:00

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