Atterrir

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Denise Bombardier
Édition du samedi 26 et du dimanche 27 avril 2008

Mots clés : École, Violence, Québec (province)

Dans son dernier et très beau livre Les Années, sorte d'autobiographie impersonnelle et collective, Annie Ernaux écrit: «Quand on ne part jamais de chez soi, n'importe quelle ville est le bout du monde.» Après avoir parcouru la planète entière, séjourné dans des mégapoles qui transpirent l'énergie, le bouillonnement d'idées, bref, après avoir fréquenté des lieux de tous les possibles, on revient chez soi comme on débarque au bout du monde.

Il faut être au bout du monde, c'est-à-dire là où le reste du monde ne nous atteint pas, pour faire de l'anecdote politique des drames avec, par exemple, cette descente policière dans les locaux du parti au pouvoir; pour transformer un détestable mais banal fait divers, une casse après une victoire sportive, en événement quasi historique; et pour interpréter une triste mais prévisible mise à pied de journalistes, d'un réseau privé de télévision perpétuellement déficitaire, comme l'expression du recul de la liberté de la presse.

Non pas que ces nouvelles dont on fait des manchettes soient insignifiantes, mais quand on a vu des pays comme la Chine, la Corée ou l'Afrique du Sud plongés dans de terribles contradictions entre développement et inégalités sociales, ou engagés dans un processus accéléré de progrès et de modernité, quand on a été à même de constater que rêver d'un monde meilleur n'était pas une utopie dans ces pays à l'espoir palpable où nulle fatigue collective, nul cynisme n'étaient en suspension dans l'air, on a la désagréable impression d'être revenu dans un pays au bout d'un monde désemparé, voire désabusé.

N'eût été cette vraie joie collective suscitée par une des rares victoires -- sportive à l'évidence -- dont le peuple du Québec peut se réclamer, la lourdeur de vivre apparaîtrait dans toute sa vérité. Le sport agit actuellement comme un électrochoc dans une société qui ne semble plus avoir à coeur de s'émerveiller et de rêver. Cette victoire du Canadien est même l'élément le plus rassembleur que nous ayons connu depuis plusieurs années. C'est aussi le sport qui nous permet de réussir momentanément l'intégration de tous les Québécois, anciens et nouveaux.

En dehors de cette activité ludique dont on peut penser sans pessimisme qu'elle se terminera de toute façon dans les semaines qui viennent, nous retomberons dans une léthargie que masque régulièrement la démocratie émotionnelle qui nous tient lieu d'indignation. Nous en sommes rendus à nous émouvoir de faits divers toujours tristes, souvent déprimants, parfois incongrus qui alimentent les conversations en lieu et place d'idées et de critiques intellectuelles structurées.

Nous avons tendance à aborder les sujets de l'heure sous l'angle anecdotique ou par des attaques ad hominem. On fera des manchettes avec l'adéquiste Gilles Taillon en l'accusant d'avoir eu l'intention d'employer sa femme comme attachée de presse alors qu'elle ne l'a jamais été. Ce jugement sur les intentions plutôt que sur les faits tient de la chasse aux sorcières, et on imagine où cette forme de condamnation peut mener.

Les partis d'opposition, tant à Québec qu'à Ottawa, se sont transformés en détectives privés à la recherche de scandales potentiels plutôt que de jouer leur rôle qui consiste à confronter le gouvernement en tirant à boulets rouges sur lui avec des idées. On est donc dans les demi-vérités, les critiques allusives et parfois la diffamation protégée, comme de bien entendu, par l'immunité parlementaire.

Les problèmes structurels de la société québécoise, la détérioration souterraine de nos liens sociaux qui s'accentue depuis des décennies deviennent l'objet de réformes politiques selon les manchettes médiatiques. La violence dans les écoles et jusque dans les garderies est mise en avant dans la presse un mardi et voilà que l'Assemblée nationale en fait le jour même le problème social numéro un, alors que cette violence se vérifie depuis des années par les gens sur le terrain sans que l'opinion s'en émeuve.

En clair, plutôt que d'avoir une vision globale de la société et de tenter d'établir des priorités, on découvre le problème lorsque le pont s'écroule et qu'il y a mort d'homme. On ne gouverne plus depuis des lustres, on réagit. Et bien sûr, un gouvernement minoritaire, de par sa nature même, ne peut en rien renverser cette tendance.

Sans doute pour avoir trop traversé de villes de par le monde où les chantiers se comptent par milliers, avec ces grues qui s'élèvent dans les cieux, l'absence de ces signes extérieurs de développement est-elle ici frappante. Cette stagnation, indicatrice d'absence de projets, se vérifie aussi dans les préoccupations quotidiennes des gens. On s'accroche aux événements passagers comme à des bouées qui, hélas, nous échappent sur-le-champ.

Dans un pareil climat, l'essoufflement est inévitable. Avec lui vient la lassitude. À quoi bon croire quand on ne sait plus à quoi on doit croire? À quoi bon se battre quand on sent une impossibilité de gagner? À quoi bon espérer lorsqu'on n'arrive plus à identifier l'espoir? Quel paradoxe pour une société si jeune de se sentir déjà vieille. Les Québécois ne peuvent tout de même pas vivre du seul désir de se replier à la campagne au bord des lacs. Le printemps qui s'annonce devrait susciter d'autres rêves et d'autres promesses que cette vie au bout du monde.

***

denbombardier@videotron.ca


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Quelle belle réflexion!.. - par Irène saint-pierre (isidorio@hotmail.com)
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