La palette de l'Artiste

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Jean Dion
Édition du samedi 26 et du dimanche 27 avril 2008

Mots clés : Alex Kovalev, Hockey, Sport, Montréal

Alex Kovalev

Photo: Jacques Nadeau

Il y a de ces réminiscences. Comme si, par-delà des décennies de brouillard causées par, pas nécessairement dans l'ordre, un intérêt déraisonnable porté aux statistiques, l'écoute de tribunes téléphoniques et l'abus modéré de substances n'améliorant pas la performance, surgissait tout à coup une étincelle. Une étincelle qui n'a d'ailleurs aucun mérite puisque tout le monde s'en souvient.

Le 10 mai 1979, au Forum, Canadien tirait de l'arrière 4-3 avec moins de deux minutes à jouer au septième match de la série demi-finale pour l'obtention de la Stanley lorsque le Boston a écopé d'une punition pour avoir eu trop de joueurs sur la glace. Des années plus tard, l'entraîneur du Boston, un dénommé Don Cherry, devait plaider que c'était la faute de l'aménagement du Forum, le plancher étant trop bas et donc le jeu difficile à voir depuis l'arrière du banc de l'équipe visiteuse.

Toujours est-il que pendant l'avantage numérique qui s'ensuivit, Jacques Lemaire escalada le flanc droit, pénétra en zone adverse, laissa le disque à Guy Lafleur qui passait par là et qui décocha un boulet qui, badang, projeta le gardien Gilles Gilbert à la renverse alors que la rondelle ne l'avait même pas touché -- il était comme ça, Lafleur, juste le vent induit par ses tirs suffisait à jeter bas un cerbère de 185 livres plus son stock -- et propulsa le match en prolongation. À 9:33 d'icelle, Yvon Lambert, sans doute le dernier numéro 11 à parler français au sein du Bleu Blanc Rouge notre fierté collective, judicieusement posté à l'embouchure gauche du filet si vous regardez vers l'ouest et vice-versa, scellait la fin des haricots et Canadien s'en allait corriger le New York Rangers en cinq en finale pour siroter du mousseux dans sa 22e conquête.

(Pour la postérité, mentionnons que Don Cherry fut limogé à la suite de cet impair commis dans un match impair. Il s'en alla diriger les pittoresques Rockies du Colorado, dont le slogan devint «Venez assister à des bagarres et voyez un match de hockey éclater», puis défavorisa l'ajustement des couleurs à l'écran des télévisions du Canada en portant des vestons à la palette outrepassant le spectre normalement perçu par l'oeil humain au premier entracte.)

Donc, jeudi, le Philadelphie dominait 2-0 à l'entracte en question lorsque Canadien décida de sortir un peu plus fort au deuxième vingt. Puis à 2-1 eut lieu un tir de loin et de routine que Martin Biron n'arriva pas à maîtriser et, pour des raisons inexpliquées qui la regardent, la rondelle bondit très haut à côté de lui. C'est à ce moment précis que l'Artiste Kovalev choisit de circuler en coup de vent dans le secteur. Il éleva la palette -- aucun lien de parenté avec celle de Don Cherry --, fendit l'atmosphère et badang, c'était 2-2.

Ici, je demeure persuadé que les arbitres n'ont rien vu d'autre que le disque au fond du filet. Et que le but n'était pas bon puisque le bâton de Kovalev est en train de descendre lorsqu'il touche la barre horizontale. Mais les arbitres n'ont rien vu, et les juges vidéo, n'ayant pas trouvé d'angle de reprise convaincant, ont fait ce qu'il fallait faire et confirmé la décision initiale. Réminiscence? Diego Maradona avait réussi le même coup avec la main de Dieu au Mondial de 1986. Voici maintenant la palette de l'Artiste.

Jusque-là, rien de surnaturel; simple compensation pour le mauvais sort qui avait fait dévier la trajectoire du destin, comme poétisait le poète, sur Brisebois pour un but du Philadelphie. Et de fait, c'était 3-2 le Philadelphie en troisième et le Philadelphie bloquait admirablement la zone neutre et engendrait de la frustration dedans l'ennemi et se dirigeait tout droit vers une acquisition de l'avantage de la glace lorsque, à sa ligne bleue, Mike Richards sortit la jambe, et surtout le genou, alors que Kovalev essayait d'entrer en territoire du Philadelphie.

Selon des sources, ce sont les fantômes du Forum, le Rocket et sa bande tendant le flambeau meurtri à coups de bras trop élevés, qui, flairant le danger, auraient imité la voix de Don Cherry et soufflé dans le creux du lobe à un joueur du Boston de sauter sur la glace trop de bonne heure ce 10 mai 1979. Or, ce jeudi, je songeai dans mon sémaphore intérieur: «On raconte que les fantômes n'ont jamais déménagé au Centre Bell Téléphone, d'une part parce qu'ils ne se sentiraient pas à l'aise dans un amphithéâtre qui n'est rien d'autre qu'un gigantesque panneau publicitaire, d'autre part parce qu'on trouve un excellent maïs soufflé avec garniture et de très bonnes oeuvres du septième art au Forum Pepsi. Mais ce genou sorti, de la part d'un gars qui pourrait, s'il poursuit sur son étonnante lancée amorcée au début du calendrier 2007-08, hériter un jour du surnom de Rocket Richards, ne peut pas relever du pur hasard. Quelqu'un a manipulé son mental, c'est sûr.» (Parfaitement, je me suis dit ça, mot à mot.)

Et de fait, Richards s'est vu assener un deux, et une demi-minute plus tard, tout de suite après une mise en jeu lors de laquelle le bâton du centre du Philadelphie Jeff Carter se fractura net comme si une force extérieure se plaisait à jouer non seulement avec le mental du Philadelphie mais avec sa physique, parce que voyons donc, ça se casse pas de même un hockey de professionnel, au prix qu'ils sont payés, Kovalev faufilait l'aiguille pour devinez quoi? Propulser le match en prolongation. Comme Guy Lafleur. Et alors que Canadien n'avait pas disputé une très bonne rencontre.

Et évidemment, pas longtemps après qu'on n'eut même pas eu le temps de trouver une position confortable pour regarder la prolongation, Tom Kostopoulos faisait chanter la grosse femme, comme qu'on dit. Tom Kostopoulos.

Évidemment, toute comparaison est boiteuse. Dans le temps, la masse commençait à s'exciter aux alentours de la série finale; aujourd'hui, elle ne se peut plus dès le premier tour. Jeudi, c'était un match numéro 1, en 1979 un match numéro 7. Et il serait plutôt surprenant que dans 30 ans, Tom Kostopoulos soit engagé pour faire des pubs dans lesquelles il dirait «Saluuuut»...

Il va falloir aller enquêter sur le terrain des purs esprits pour en avoir le coeur net.


Vos réactions


Le crayon de l'Artiste - par Alain Senécal
Le samedi 26 avril 2008 10:00

autre souvenir - par Raymond Nepveu
Le samedi 26 avril 2008 06:00

Réminiscences sous influence - La palette de l'Artiste - par Jean-Claude Gaumond (gaumondjc@mac.com)
Le samedi 26 avril 2008 01:00

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