Nicolas Sarkozy un an plus tard - Une année perdue
Mots clés : UMP, Nicolas Sarkozy, Parti politique, Gouvernement, France (pays)
Même chez ses partisans, le président français obtient à peine la note de passage

Photo: Agence Reuters
Même si Nicolas Baverez se montre plus clément, il cache mal sa déception face à un candidat qui avait promis des réformes en profondeur et une rupture radicale. «On croyait que Nicolas Sarkozy voulait administrer une thérapie de choc à l'économie française, dit-il. On découvre aujourd'hui qu'il a plutôt choisi une stratégie de contournement. Pour cela, il pensait compter sur deux fusées: l'élan provoqué par son élection et une bonne croissance. Les deux ont fait long feu.»
La montagne accouche d'une souris
Même s'ils sont à l'opposé sur le spectre politique, nos deux économistes s'entendent sur plusieurs constats d'échec de cette première année présidentielle. «Il était très risqué pour un président de se faire le champion de l'augmentation du pouvoir d'achat, dit Élie Cohen, pour la raison bien simple que le président peut difficilement agir là-dessus. Pour des raisons électorales et par populisme, Nicolas Sarkozy s'est donc mis dans une situation très difficile dès le départ. Il ne pouvait pas réussir.» Même constat d'erreur de la part de Nicolas Baverez, qui estime que le candidat n'aurait jamais dû promettre aux Français une augmentation de leur pouvoir d'achat. «La baisse du pouvoir d'achat des Français est la conséquence de la chute de l'offre productive, dit-il. À moins de provoquer une augmentation fictive du pouvoir d'achat, Nicolas Sarkozy ne pouvait pas tenir une telle promesse.»
Mais là où la déception est probablement la plus forte, c'est en ce qui concerne les réformes de fond du marché du travail et de l'État. D'abord, les deux économistes constatent d'un commun accord que le président a carrément mis de côté sa promesse de créer une loi des services essentiels dans les transports en commun. Nicolas Sarkozy en avait fait une mesure phare qui devait entrer en vigueur au plus tard en septembre dernier. Les négociations entreprises au printemps n'ont mené qu'à un vague préavis de grève de 48 heures et le projet a aussitôt été enterré. Il était pourtant soutenu par 70 % des Français.
Ensuite, la grande réforme de l'État qui devait faire économiser des milliards a accouché d'une souris, constate Élie Cohen. «Le projet annoncé il y a trois semaines ne fera économiser que 3,5 milliards d'euros [5,5 milliards de dollars] en trois ans, soit à peine plus d'un milliard par année. C'est 0,1 % du produit intérieur brut, une économie dérisoire pour un pays qui traîne un déficit de 2,7 %. Dès son élection, Sarkozy a reculé. Il avait annoncé une thérapie de choc; en fait, il n'y a pas eu de choc du tout. Il a tout de suite cherché l'accord des syndicats et des patrons. Il a donc abouti au plus petit dénominateur commun. Il n'a rien bousculé du tout.»
Même s'il juge positif le non-remplacement d'un fonctionnaire qui part à la retraite sur deux, Nicolas Baverez exprime aussi une «vraie déception» en ce qui concerne la réforme de l'État. «La France a accumulé un énorme retard dans ce domaine, qui se traduit par un gigantesque dérapage des finances publiques.» Le premier ministre François Fillon a bien affirmé que la France était «en faillite». Mais le président refuse toujours de parler de la moindre politique de rigueur.
Une occasion gâchée
L'accueil glacial réservé au rapport soumis par Jacques Attali au président il y a deux mois est «une belle occasion gâchée», estime Nicolas Baverez. Ses 300 propositions destinées à «libérer la croissance» ont aussitôt provoqué un tollé dans plusieurs secteurs professionnels. En moins d'une semaine, le gouvernement a reculé en ce qui a trait à la libéralisation du marché des taxis. Quelques jours plus tard, ce sont les coiffeurs qui ont obtenu l'assurance qu'on ne déréglementerait pas leur secteur. Pour Nicolas Baverez, le rapport visait trop large et n'aurait jamais dû être déposé quelques semaines avant les élections municipales. «C'était pourtant une occasion unique de créer de la croissance sans s'endetter.»
En dépit de son scepticisme, Élie Cohen avait tout de même mis quelques espoirs dans la promesse de Nicolas Sarkozy d'assouplir les conditions d'embauche et de mise à pied. Pour cela, le candidat avait promis la création d'un contrat de travail unique au lieu des multiples contrats prévus par la loi française. «Le contrat unique a été abandonné, dit Cohen. À la place, les négociations ont abouti à la création d'un nouveau contrat.» Nicolas Baverez est moins sévère, car il pense que ce nouveau contrat a tout de même permis d'assouplir les conditions de licenciement. «Est-on allé assez loin? Peut-être pas, mais on le verra plus tard.»
Nicolas Baverez estime que, même un peu maigres, les réformes vont tout de même dans la bonne direction. «Pour l'instant, rien n'est gagné, mais rien n'est raté.» Il en veut pour preuve la fin des régimes spéciaux de retraite de certains fonctionnaires, qui a finalement été obtenue au bout d'une longue négociation. «Le principe de l'alignement des retraites sur le régime général d'ici 2014 est acquis», dit-il. Ce n'est pas l'opinion d'Élie Cohen, qui estime que pour obtenir une telle réforme, on en a concédé plus que ce que ces régimes coûtaient.
Chose certaine, l'élan que devait imprimer l'élection présidentielle est retombé aussi vite et Nicolas Sarkozy ne pourra plus miser sur sa popularité et sa position d'autorité pour imposer des réformes difficiles. «Le président a dépensé toutes ses munitions en offrant, dès son élection, un "paquet fiscal" de 15 milliards d'euros [24 milliards de dollars] qui n'a pas relancé l'économie, dit Élie Cohen. On a gaspillé des marges de manoeuvre qu'on n'avait déjà pas puisque tout cela a été financé sur la dette.» Ce n'est pas l'opinion de Nicolas Baverez, qui juge que l'exemption d'impôt sur les heures supplémentaires a créé de la richesse.
Mais l'horizon n'est guère radieux. «Les deux prochaines années seront très difficiles, dit Nicolas Baverez. Le taux de croissance sera très bas, le chômage va remonter, l'inflation sera à 3 % et nous allons aussi vers un déficit de 3 %. On a pourtant fait croire aux Français que la crise des "subprimes" ne toucherait pas la France. C'est faux. Cette crise n'est pas une crise de l'immobilier mais une crise du crédit mondial. La France est l'économie la plus vulnérable de la zone euro.»
L'économiste souhaiterait que cette conjoncture économique provoque une véritable prise de conscience qui demeure toujours possible, croit-il. En effet, «la chaussée est devenue très glissante». Là-dessus, tout le monde s'entend.
Correspondant du Devoir à Paris
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