Japon - Une nuit au temple
Mots clés : Tourisme, Japon (pays)

Photo: Carolyne Parent
Il n'en demeure pas moins que les Japonais sont moins religieux qu'ils ne l'étaient, dit M. Ueki, car le motif premier de leur séjour à Kôyasan (san signifiant ici «mont» en japonais) est le sightseeing. Par ailleurs, l'UNESCO, en classant le mont Kôya à son inventaire du Patrimoine mondial, en 2004, a grandement contribué à le faire clignoter sur l'écran-radar des touristes de toutes les nationalités. Mais qu'on se rassure, nous ne sommes pas à Lourdes: l'endroit voit défiler 1,2 million de visiteurs annuellement et, en 2007, le quart d'entre eux (dont 950 Canadiens) y ont séjourné une nuit ou plus.
Pour le gaijin vaguement ou vraiment bouddhiste, curieux des traditions monastiques nippones, séjourner dans un des 50 temples-auberges de Kôyasan, appelés shukubo, est une expérience mémorable. Et elle vaut amplement le «chemin de croix» que constitue le trajet pour s'y rendre depuis Tokyo: un Shinkansen, un métro, un train régional, un train à crémaillère et un autocar. De quoi gagner son ciel ou son nirvana!
Délices sur tatami
«L'hébergement dans les shukubo est une tradition aussi vieille que les temples eux-mêmes, note M. Ueki, car les pèlerins y ont toujours été accueillis. La seule différence, c'est qu'aujourd'hui, les touristes payent.»
Mais attention, on n'est pas pour autant au Hilton: il faut respecter les consignes, par exemple abandonner ses Hush Puppies à l'entrée, dans un casier prévu à cet effet, pour enfiler des pantoufles qu'on devra troquer contre d'autres lorsqu'on utilisera les toilettes communes.
Il faut aussi se plier à un horaire rigide. Au shukubo du temple Shôjôshin, par exemple, le bain se prend entre 16h et 21h, et les hôtes ont intérêt à bien se récurer sous la douche avant de s'immerger dans le caisson de cèdre car tout le monde se baigne dans la même eau chaude, selon la tradition japonaise. Le petit-déjeuner est servi à 7h, après l'office religieux de 6h, et le dîner, à 17h30.
Concoctée par les bonzes, la cuisine végétarienne des shukubo -- qui exclut ail, oignon et poisson -- est particulièrement recherchée. Mais à vrai dire, ce soir encore, je ne reconnais pas grand-chose dans la quinzaine de bols et d'assiettes disposés sur les tables basses devant moi. Tiens, le tofu sent le sésame. Et voilà des edamame (fèves de soja), une galette de maïs croquante, un tempura de légumes et de feuilles de shiso, des algues marinées... Pour dessert, re-tofu, cette fois caramélisé au miso sucré. Ça s'appelle dengaku et c'est exquis, comme tout le reste.
Les chambres sont aménagées comme la salle à dîner: fusama coulissants en guise de portes, sol couvert de tatamis et tokonoma (ou alcôve) mettant en valeur un arrangement floral et un parchemin calligraphié. La mienne a vue sur un jardinet et son étang. Japonissime! Et comme il fait froid à vous givrer le sushi en ce mois de mars, on a même pris l'initiative, en mon absence, de glisser une bouillotte dans l'enveloppe de mon futon!
Le temple Shôjôshin fut initialement construit l'année de la «disparition» de Kukai, en 835. C'est un des plus vieux de Kôyasan et un des plus beaux aussi, tant pour son architecture que pour son aménagement paysager. Trois moines y vivent, l'entretiennent grâce aux revenus de l'hôtellerie, organisent les cérémonies de prière pour les pèlerins et, surtout, honorent la mémoire de Kobo Daishi (le nom posthume de Kukai). Celui-ci n'est pas vraiment mort, précise le bonze Yamagishi Ryushin: le saint homme, également calligraphe -- il a donné au Japon un de ses syllabaires --, est plutôt en pleine méditation et continue de veiller sur nous.
Stûpa et ravissement
Ce matin, une douzaine d'hôtes ont quitté le confort de leur futon pour participer à la cérémonie de la prière. Dans le grand hall, des bougies illuminent des rayonnages garnis de tablettes commémoratives de défunts pour lesquels prient les prêtres, à la demande de leurs proches. Devant un autel et une statue de Bouddha, de belles oranges sont disposées en guise d'offrande. Tour à tour, les bonzes apparaissent, vêtus d'une longue robe noire, et prennent place sur les tatamis. L'un d'eux entonne la récitation de sûtras d'une voix gutturale et monocorde, scandant sa litanie de coups de gong. L'odeur entêtante de l'encens, la mystérieuse mélopée et la parfaite exécution d'un rituel répété depuis des siècles créent une ambiance carrément hypnotique et une torpeur de laquelle nous devrons nous sortir pour aller nous recueillir devant l'autel et prier nos propres morts.
Situé à trois pas du temple Shôjôshin, Okuno-in est le site le plus sacré de Kôyasan. Et pour cause: ce cimetière, le plus vaste du Japon, abrite la caverne où «médite» Kobo Daishi ainsi que plus de 200 000 tombes moussues de shoguns, samouraïs, dignitaires et gens ordinaires, tous désireux de bénéficier de la protection du bienveillant bonze. Même Nissan y a une stèle commémorative... Dans cette forêt de cèdres géants, un sentier bordé de lanternes de pierre mène au coeur du sanctuaire. À la tombée de la nuit, celles-ci s'illuminent pour créer une autre ambiance qu'on n'oublie pas de sitôt.
Au temple Kongôbu, où sont gérées les affaires des 3600 temples shingon du pays, on peut admirer des peintures naturalistes d'une délicatesse inouïe, réalisées au XVIe siècle sur des fusama. On peut aussi apprécier la belle austérité du plus grand jardin de pierre de l'archipel, où 140 éléments de granit représentent deux dragons émergeant d'un océan de nuages.
Un autre site spectaculaire est le Garan, un ensemble de temples et de pagodes, dont le Konpon Daito et son stûpa qui, d'après la pensée shingon, est au centre d'un mandala en forme de fleur de lotus couvrant tout le Japon.
En vérité, peu importe où on en est dans sa quête spirituelle, dans sa démarche vaguement ou vraiment bouddhique, on devrait tous, un jour, battre en retraite quelque temps à Kôyasan. Pour la sérénité du lieu, la paix qu'il procure, le recueillement qu'il inspire. En se rappelant, bien sûr, ce sage adage: «Il n'y a point de chemin vers le bonheur; le bonheur est le chemin.»
En vrac
- Y aller: avec Japan Airlines. Pourquoi? «Pour la fraîcheur et l'affabilité de nos agents de bord, et pour notre flotte de Boeing 747, l'une des plus ponctuelles au monde», dit Philippe Arseneau, directeur des ventes chez Japan Airlines. En passant par New York (14 vols par semaine sur Tokyo) ou Chicago (sept vols hebdomadaires), on entre aussi plus rapidement dans le réseau JAL que via Vancouver et on profite plus longtemps de son service, ajoute-t-il. www.ar.jal.com.
- Le «chemin de croix» en question: se rendre au mont Kôya depuis Tokyo par ses propres moyens permet assurément de tester la grande efficacité de l'intermodalité des moyens de transport nippons. Conclusion: quelle fluidité!
- Se loger: le tarif d'une nuitée dans un temple-auberge est de 9600 yens (96 $CAN) et plus par personne, deux repas compris. www.shukubo.jp/eng.
- Comprendre: l'Association touristique de Kôyasan loue des audioguides (500 yens, environ 5 $CAN par jour) qui permettent de visiter en toute autonomie les principaux sites de pèlerinage de la ville. Et le commentaire est aussi narré en français, s'il vous plaît!
- Se faire comprendre: l'anglais n'est pas couramment parlé au Japon. Heureusement, il semble toujours se trouver un jeune universitaire dans les parages -- ou encore une femme, eh oui! -- qui le maîtrise et s'improvise spontanément interprète. Vraiment, les Japonais sont d'une gentillesse extrême. Peut-être y a-t-il là-dessous un peu de bouddhisme shingon, qui prêche l'atteinte de la «bouddhaïté» dans cette vie-ci...
- Le festival Aoba-san, tous les ans, le 15 juin, une procession et divers rituels célèbrent l'anniversaire de naissance de Kobo Daishi.
- Renseignements: www.jnto.go.jp.
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Carolyne Parent était l'invitée du Japan National Tourist Office et de Japan Airlines.
Collaboratrice du Devoir
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