L'avenir de la consommation de masse s'est-il joué en 1968 ?
Mots clés : consommation de masse, Consommateur, Québec (province), France (pays)

Photo: Agence Reuters
Mais le code génétique de ces emblèmes n'est peut-être pas tout à fait complet.
Le projet qui l'accompagnait avec était certes romantique. Il aurait aussi été incontrôlable, croient désormais plusieurs penseurs de notre temps qui, pour cet anniversaire, posent une question étonnante: en exacerbant l'individualisme d'une génération qui s'inscrivait pourtant en faux contre les ténors de la surabondance et de l'accomplissement de soi par l'appropriation de biens, l'année 68 n'a-t-elle pas été finalement le théâtre d'une autre révolution qui a permis à la consommation de masse, mondialisée et opulente, de dicter sa loi partout sur la planète?
C'est en tout cas ce que croit le philosophe français Luc Ferry, auteur de La Pensée 68 (Gallimard), qui, récemment, lors d'un duel radiophonique avec Daniel Cohn-Bendit, figure de proue de Mai 68 en France, a qualifié ce bout d'histoire contemporaine de «révolution faite par le grand capital».
C'était en février dernier, sur les ondes de la radio d'État en France. «Mai 68 a été ce moment de destruction, de déconstruction des valeurs traditionnelles qui freinaient la consommation», a-t-il ajouté. Car «pour faire consommer sans entraves, eh bien, il faut casser les valeurs spirituelles, morales et traditionnelles»... ce que les acteurs de ce vaste mouvement social et culturel se sont évertués à faire.
Quatre décennies plus tard, leur victoire est d'ailleurs palpable. Dans le Wal-Mart situé pas très loin d'un bungalow. Le dimanche matin chez Home Depot. Le long des dépotoirs croulant sous les emballages jetables de toute sorte. Mais le phénomène reste encore à expliquer pour comprendre comment, finalement, «Mai 68 a été un mouvement non pas de lutte contre la société de consommation, mais la première grande libération de la société de consommation de masse», comme l'expose aujourd'hui Ferry.
Le lien n'est pas évident. Surtout lorsqu'on écoute aujourd'hui les témoins privilégiés de cette époque. «Nous étions enfermés dans une logique marchande», a expliqué il y a quelques mois au Devoir Roméo Bouchard, l'un des auteurs du manifeste Université ou fabrique de ronds-de-cuir» qui, en février 68, dans les couloirs de l'Université de Montréal, a donné les premiers signes écrits au Québec d'une révolte qui allait s'amplifier l'automne suivant. «Nous refusions la société de consommation qui réduisait l'individu à l'état de simple consommateur.»
C'est d'ailleurs pour ne pas se faire «avaler par ce système décrié», entre autres, qu'à l'époque les petites idées de retour à la terre, de culture biologique, de champs de luzerne et même de cuisine collective et d'autoproduction de vêtements finissent alors par devenir grandes.
Poussées par l'utopie de l'autosuffisance, par la recherche d'une harmonie complète entre l'humain et la terre, par une quête de liberté et par cette inextricable envie de s'émanciper de la société capitaliste qui, elle, n'avait pas trop à s'inquiéter pour son avenir.
Et pour cause, devant l'incapacité du pouvoir politique à amorcer les réformes réclamées, une «brèche» -- cette brèche savamment mise en exergue par Edgar Morin, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis dans Mai 68, la brèche (Fayard) -- allait s'ouvrir de Montréal à Paris en passant par Rio, San Diego, Lisbonne et même Tokyo. Pour le plus grand bonheur de tous ceux qui, selon Daniel Cohn-Bendit, «voulaient se libérer de l'autoritarisme imposé, aussi bien dans les usines-casernes que dans la société» et qui finalement se sont engouffrés dedans.
Un combat, deux visions
Or si la jeunesse de l'époque rêvait de verdure, de tabac qui fait rire, de partage, d'égalité et de gestion collective, les mouvements ouvriers, tout en partageant les grandes lignes des revendications étudiantes, avaient aussi d'autres ambitions, comme, par exemple, profiter de la révolte en cours pour accroître leur propre richesse.
Et ce, afin d'acquérir plus facilement une voiture, une télévision, une machine à laver ou, mieux, une maison à la campagne, a résumé un jour de 1995, lors d'un face-à-face organisé avec Jean Baudrillard, l'intellectuel Yoshimoto Takaaki, un des leaders des mouvements sociaux de 1968... au Japon.
D'ailleurs, l'idée n'était pas folle. Car, dans une société où la consommation domine, le consommateur, en plus de pouvoir acquérir des biens, se retrouve alors, théoriquement, «à assumer le droit de renversement du pouvoir politique», estime le penseur nippon, lecteur assidu de Deleuze et Foucault. S'ils s'abstiennent de consommer «pendant six mois, tous les pouvoirs politiques (du Parti libéral-démocrate au Parti communiste) s'effondreront sans tarder», estime-t-il.
Une autre société
L'équation peut paraître un peu alambiquée, mais elle pourrait aussi amener, malgré tout, une lecture différente des événements vieux de 40 ans qui se rappellent à nous aujourd'hui: les acteurs de 1968 avaient l'envie folle d'une autre société et rêvaient de pourfendre tous les totalitarismes.
Finalement, ils ont obtenu gain de cause... mais ne se doutaient pas que, pour cela, il leur faudrait changer d'ordinateur tous les deux ans, de cellulaire tous les six mois, et surtout qu'ils devraient monter dans un véhicule utilitaire sport pour se rendre dans un centre commercial afin d'acheter de la lessive sans phosphate, bonne pour l'environnement.
«C'est vrai que le capitalisme, au niveau mondial, voulait imposer une certaine forme d'évolution et de consommation, dit d'ailleurs Cohn-Bendit en se souvenant de son passé. Quand on dit: c'est le capitalisme qui a fait 68, c'est une banalité de base.» Une banalité, peut-être, mais qui jusqu'à aujourd'hui semblait cachée derrière une coccinelle, un Westfalia, les membres barbus et poilus d'une commune et un sac en macramé. Sans doute.
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conso@ledevoir.ca
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