Télévision - Le hockey comme on ne le voit pas
Mots clés : documentaire, junior, Hockey, Québec (province)
Avant même que Jonathan Roy ne décide de traverser la patinoire pour aller s'en prendre violemment à son homologue gardien de but des Saguenéens de Chicoutimi, le hockey junior québécois s'était trouvé exposé à un regard critique qui avait fait pas mal jaser. En l'occurrence, le documentaire-vérité Junior, lancé en janvier dernier par Stéphane Thibault et Isabelle Lavigne, qui emmène le spectateur non pas sur la patinoire, mais juste à côté, là où se passent aussi «les vraies affaires».
L'idée du film a d'abord été celle de Thibault: assistant à un match des Remparts de Québec il y a trois ou quatre ans, il a décidé de prendre le hockey comme fenêtre. Voir ce que le sport organisé, ce pan de société qui carbure au rêve, à l'ambition, à l'impitoyable compétition, au vedettariat, peut révéler. Et en particulier se pencher sur le hockey junior, un milieu particulier où les athlètes encore adolescents sont déjà des stars et où le rêve, justement, conditionné par la fortune évanescente qui se profile au bout du chemin, joue une souque-à-la-corde continuelle avec la désillusion.
Les deux cinéastes ont fait des démarches, et leur proposition a trouvé preneur auprès du Drakkar de Baie-Comeau, de la Ligue junior majeure du Québec.
Leur projet? Non pas passer deux semaines collés sur la baie vitrée et en tirer des faits saillants, mais suivre l'équipe pendant la saison. Toute la saison (2005-06, en l'occurrence). Tous les jours. Six mois sans discontinuer. Avec accès au bureau de l'entraîneur-chef, au vestiaire, aux réunions des dirigeants du club, à l'autobus, même aux chambres d'hôtel.
Le résultat? Un film à la fois étonnant et puissant, dénudé, étrangement intense.
Il n'y a pas de narration. Pas de musique. Il n'y a même pas de scènes de hockey. Tout se déroule en coulisses, là où des enjeux insoupçonnés se dessinent. Là où l'entraîneur engueule ses protégés ou leur vient en aide. Là où un joueur apprend qu'il vient d'être échangé. Là où un autre est torturé par l'importance respective à donner au sport et à ses études. Là où une pression intenable en fait fondre en larmes un autre encore. Là où les agents et les dépisteurs font et défont des carrières. Bref, là où on ne va jamais si on n'est pas du milieu.
Pour réaliser le documentaire, qui fait un peu moins de 100 minutes, Isabelle Lavigne et Stéphane Thibault ont dû faire un tri délicat dans plus de 160 heures de tournage.
Et passer d'interminables heures, d'interminables jours, d'interminables semaines à attendre qu'il arrive quelque chose tout en demeurant constamment sur le qui-vive.
D'évidence, ce type de démarche soulève des interrogations. La présence d'une caméra n'amène-t-elle pas les protagonistes à être moins naturels? Et sa présence permanente ne finit-elle pas par tomber sur les nerfs de certains? Les coréalisateurs ont assuré que non. En fait, les joueurs et les dirigeants de l'équipe sont tellement concentrés sur leurs affaires, un sentiment d'urgence continuel règne à tel point que la caméra et ceux qui la manient n'ont pas tardé à devenir invisibles, selon leurs propres dires.
Les personnages que l'on suit connaissent des fortunes diverses. L'entraîneur-chef Éric Dubois doit composer avec les heurs et malheurs d'une vingtaine de garçons aux humeurs changeantes et aux destins diamétralement opposés, de même qu'avec ses patrons. Ryan James Hand, un costaud, est perçu comme ayant une influence négative dans le vestiaire et devra être échangé. Ryan Lehr, lui, veut être envoyé à une équipe des Maritimes pour se rapprocher de sa famille. Alex Lamontagne, une étoile montante, suscite la convoitise de plusieurs équipes. Benjamin Breault nourrit l'espoir d'être repêché par un club de la Ligue nationale à la fin de la saison.
Relativement dur par moments -- le langage a parfois tendance à être cru --, mais toujours en prise directe sur la réalité, Junior laisse les situations parler d'elles-mêmes.
S'il est vrai que la vérité ne plaît pas à tout le monde, l'ensemble dérange et force à une réflexion sur le sport d'élite, et surtout sur cette activité apparemment sérieuse qui consiste à faire jouer des enfants.
Junior - Radio-Canada, jeudi à 20h.
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