Brebis égarée
Mots clés : TQS, CRTC, Mise à pied, Média, Montréal, Québec (province)
Le «mouton noir de la télévision» doit-il être saigné pour renaître? En annonçant ses intentions, l'acheteur de TQS a causé une onde de choc dont l'impact pourrait être atténué par le CRTC. Sur cet organisme fédéral repose une responsabilité de taille: celle d'octroyer ou non un pseudo-permis de télévision généraliste à une station qui n'honorerait plus ce mandat.
Scrutée sous l'angle froid des affaires, cette intention dévoilée sans ménagement mercredi respire la «rentabilité». Le choc vient à peine d'être encaissé, mais il avait été précédé de quelques avertissements très sonores. Née en 1986 et vouée à nourrir les envies d'un auditoire dynamique, jeune et fou, TQS n'a jamais vraiment accédé au titre d'entreprise profitable. Après des années de péril financier, traînant un boulet de 70 millions de dollars, la télévision s'est placée sous la protection des tribunaux en décembre dernier, le temps de trouver sa réincarnation idéale.
Elle était destinée à la faillite et à la fermeture, mais TQS a cru la renaissance possible lorsque les propriétaires de Remstar ont présenté une offre de relance, retenue comme la plus intéressante sur un lot de quatre propositions présentées aux vendeurs Cogeco et CTV GlobeMedia.
Des signaux avant-coureurs alors reçus avec un espoir enthousiaste sonnent aujourd'hui comme un douloureux chant du cygne. Il a été question de mener TQS «au-delà de la télévision conventionnelle» et de donner un sérieux coup de barre.
Personne n'avait toutefois prédit que l'analyse économique de Remstar rimait avec le trépas de l'information diffusée par la télévision généraliste. Le calcul entrepreneurial est impitoyable: devant un bilan négatif, on sabre là où «ce n'est pas rentable» et où cela coûte le plus cher, condamnant du coup les salles de nouvelles de Montréal, Québec, Sherbrooke, Trois-Rivières et Jonquière. Début septembre, exit l'information à TQS.
Devant le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), l'acheteur entend plaider sa cause financière et demander d'être relevé d'un des «engagements» auxquels on lui demande de s'astreindre: diffuser un certain nombre d'heures d'informations toutes les semaines.
Voilà où le bât blesse. Les gens de Remstar peuvent bien scruter les colonnes de chiffres et ne voir dans le passé de TQS qu'un bilan négatif -- on ne leur reprochera tout de même pas de vouloir rentabiliser une entreprise! --, cela ne les autorise pas en revanche à se dérober de l'ensemble des obligations qui définissent une télévision généraliste digne de ce nom. Devant un tel projet, le CRTC ne peut pas jouer le béni-oui-oui.
Cet organisme, qui se retrouve soudain au centre de tirs croisés politiques, doit refuser l'octroi d'une licence généraliste à un acheteur qui n'en aurait plus les ambitions. Si, comme le prétend l'acheteur, l'information n'est pas lucrative pour un réseau comme TQS, le CRTC ne peut attribuer un permis factice et consacrer sournoisement une fausse licence «généraliste» aux allures de «spécialisée».
Le vendeur a sans doute accepté l'offre financière la plus alléchante -- on ne connaît rien du détail de la transaction proposée --, mais que réserve-t-on au public? Remstar est restée étrangement silencieuse à cet égard, se contentant d'annoncer que l'ablation des nouvelles permettra de voguer vers «la production d'émissions culturelles et de divertissement de qualité». Une spécialiste de la variété à la sauce américaine?
Le tollé causé par les annonces de la semaine traduit évidemment le tourment des journalistes de TQS: après avoir cru possible un nouveau départ, ils sont voués à la disparition. Ceci reflète la vulnérabilité de l'information régionale, condamnée avec cette annonce à sombrer un peu plus dans la montréalité honnie par les téléspectateurs des régions.
Cela rappelle surtout l'immense fragilité de l'information brute: maintenant disponible sur de multiples supports, de la modicité du cellulaire à l'immensité d'Internet, elle a beau être en apparence éclatée, elle transite en réalité trop souvent par des canaux uniformes que la convergence et la suppression des salles de nouvelles encouragent. Le public, qui n'a pas été au rendez-vous pour gonfler les cotes d'écoute de TQS, perdra davantage qu'il ne le sait de ce possible éclatement.
Au moment de sceller le nouveau sort de TQS et de ramener la brebis égarée à la bergerie, le CRTC doit élargir son analyse: plus qu'une entreprise en faillite, c'est un peu l'avenir de l'information qui se joue là.
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machouinard@ledevoir.com
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