Opinion

Greenpeace et son rapport intitulé Une forêt chauffée à blanc - Les bonnes intentions n'excusent pas le mauvais usage de la science

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Christian Messier, Directeur du Centre d'étude de la forêt (CEF) et professeur d'écologie forestière à l'UQAM

Édition du jeudi 24 avril 2008

Mots clés : Une forêt chauffée à blanc, Greenpeace, Forêt, Québec (province), Canada (Pays)

Le 10 avril dernier, Greenpeace a publié un rapport intitulé Une forêt chauffée à blanc, selon lequel les coupes forestières «brisent l'équilibre de la forêt et contribuent au réchauffement climatique». On y affirme aussi que la conservation intégrale de la forêt boréale constituerait la meilleure stratégie pour réduire au minimum les émissions de carbone et la protéger des changements climatiques à venir.

Ce rapport était fortement inspiré d'une revue «exhaustive» de la littérature scientifique sur le sujet qu'ont produite des étudiants et des professeurs de l'Université de Toronto. Plus de 200 études scientifiques y sont citées, correctement dans la très grande majorité des cas, pour venir appuyer ces affirmations.

Cette sortie récente de Greenpeace a fait les manchettes de plusieurs journaux nationaux et internationaux. Elle constitue une offensive majeure de Greenpeace contre la coupe forestière en forêt boréale canadienne et elle semble s'appuyer sur ce que la science fait de mieux: des articles scientifiques publiés dans des revues prestigieuses et des chercheurs universitaires d'une grande université canadienne.

Malgré tout, ce rapport et les nombreuses affirmations-chocs qu'il contient constituent une utilisation incorrecte, voire malhonnête de la science! Pourquoi?

Science inexacte

La science de l'écologie forestière et du cycle du carbone en forêt est une science très inexacte. Il existe plusieurs études différentes et souvent contradictoires qui arrivent à des conclusions diamétralement opposées, soit parce que les écosystèmes étudiés sont différents, soit parce que les méthodes utilisées ne sont pas les mêmes. Ceci est d'ailleurs tout à fait normal en science.

Une revue exhaustive et rigoureuse de la littérature scientifique sur la question aurait dû normalement faire ressortir les points où les études convergent et les points où il y a encore beaucoup d'incertitude, comme le fait le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC). Il est en effet très clair, lorsqu'on connaît et qu'on fouille un tant soit peu la littérature scientifique sur le sujet, que les études actuelles ne permettent pas d'affirmer avec certitude que la coupe forestière contribue à libérer, de façon importante, du carbone dans l'atmosphère.

Dans certains cas, cela correspond certainement à la réalité, tandis que dans d'autres cas, l'inverse est plutôt vrai. Il n'est donc pas complètement faux de citer quelques articles scientifiques qui mentionnent cela, mais il est faux et malhonnête de faire croire à la population qu'il s'agit d'une vérité scientifique absolue.

Cette utilisation biaisée et très sélective de certains résultats de recherche fut d'ailleurs dénoncée par le Dr Werner Kurz, l'une des plus grandes sommités mondiales dans le domaine des changements climatiques, qui fut largement cité dans le rapport de Greenpeace (Canwest New Services, 18 avril 2008).

Imposture

En sélectionnant systématiquement les études ou les données qui appuient ses affirmations sans aucune analyse critique, Greenpeace est coupable d'une sorte «d'imposture scientifique». Il est en effet incorrect d'affirmer des choses comme étant des vérités scientifiques absolues en ne se basant que sur un choix biaisé et sélectif de certains résultats scientifiques en omettant d'autres résultats qui n'appuient pas les affirmations que l'on veut faire.

Une organisation sérieuse et rigoureuse aurait plutôt fait comme le GIEC et qualifié les différentes affirmations de «pratiquement certaines» (probabilité de plus de 99 % qu'un résultat soit vrai), de «probables à très probables» (probabilité de 66 à 99 %), de «moyennement probables» (probabilité de 33 à 66 %) ou de «peu à très peu probables» (probabilité de 1 à 33 %).

Sans présumer des résultats, un tel exercice aurait vraisemblablement vu la très grande majorité des affirmations de Greenpeace affublées des qualificatifs de probables, moyennement probables, peu probables et très peu probables.

Affirmations biaisées

Le rapport de Greenpeace et celui, plus technique, des chercheurs de l'Université de Toronto sur lequel Greenpeace base ses affirmations sont remplis de ces affirmations biaisées ou très sélectives. Pour ne donner que quelques exemples, on y affirme que les feux vont augmenter avec les changements globaux en forêt boréale, mais cela n'est vrai que pour une certaine partie de la forêt boréale. Pour une bonne partie de la forêt boréale du Québec, au contraire, les recherches prédisent plutôt une diminution des feux, et les articles qui affirment cela sont d'ailleurs cités, dans un autre contexte, autant dans le rapport de Greenpeace que dans celui des chercheurs de l'Université de Toronto!

On affirme aussi que certaines espèces d'arbres vont diminuer leur croissance à la suite des changements climatiques. Cela est certainement vrai pour certaines espèces dans certaines régions de la forêt boréale, mais dans plusieurs autres cas la croissance va être grandement améliorée et il existe des centaines d'articles scientifiques sur le sujet.

On affirme que les forêts intactes (non exploitées par l'humain) fixent d'énormes quantités de carbone, mais cela n'est vrai que pour de jeunes forêts en croissance. Les vieilles forêts sont en moyenne plutôt neutres en matière de fixation de carbone, libérant autant de carbone par respiration qu'elles en fixent par photosynthèse.

Demi-vérités

On y affirme aussi que la coupe forestière favorise le dégagement d'une énorme quantité de carbone venant du sol. Encore une fois, cela est certainement vrai dans certains cas très particuliers où le sol est fortement perturbé à la suite de la coupe, mais faux dans la très grande majorité des cas lorsque la coupe est faite l'hiver ou que le sol est peu perturbé. Ici encore, il existe de nombreux articles scientifiques sur le sujet qui ne furent jamais mentionnés ou cités.

On affirme également que la coupe forestière en forêt boréale, là où il existe du pergélisol, risque de libérer d'énormes quantités de méthane, un gaz à effet de serre très efficace. Bien que cela soit vrai là où cela se produit, il faut savoir que la très grande majorité des coupes forestières au Canada ne se font pas dans les régions où l'on retrouve du pergélisol!

Cela étant dit, je suis tout à fait d'accord avec Greenpeace lorsqu'il conclut qu'il faut améliorer nos pratiques forestières en forêt boréale et y augmenter très significativement les aires protégées. Je suis l'un des premiers à critiquer les différents gouvernements et l'industrie sur ce sujet. Ce que je dénonce ici est l'utilisation incorrecte, voire malhonnête, de la science pour faire avancer une cause, aussi bonne soit-elle.


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