Entrevue - Lord Durham au Tibet
Mots clés : Claude Levenson, Tibet, Lord Durham, Chine (République populaire) (Pays)
«Pour ne pas humilier la Chine, faut-il se résoudre à la mort lente de la culture tibétaine?», demande Claude Levenson

Photo: Agence Reuters
«La ville était encore tibétaine. Partout, on me demandait des nouvelles du dalaï-lama. Depuis, j'y suis retournée une douzaine de fois. À chacune, j'ai constaté la lente colonisation chinoise. Aujourd'hui, Lhassa est devenue une ville chinoise comme il y en a des centaines avec des immeubles de béton et de verre. Les vieilles maisons tibétaines, même celles qui étaient inscrites au patrimoine, ont été largement détruites. Les Tibétains ont été déplacés de leurs quartiers afin de faire place aux nouveaux immeubles. Le quartier tibétain s'est rétréci comme une peau de chagrin. Les Tibétains ne sont plus qu'une minorité dans leur propre pays.»
Dans leur capitale, ils ne seraient plus que 50 000 ou 60 000 sur 300 000 habitants. À l'encontre des statistiques officielles auxquelles personne ne croit, on estime que, dans l'ensemble du Tibet, les Tibétains ne forment plus que 40 % de la population, résultat de la politique systématique de colonisation pratiquée par la Chine. Selon Claude Levenson, l'implantation chinoise atteint maintenant les campagnes et certains villages.
«Dans les années 80, on attirait les Chinois en leur offrant des salaires plus élevés, de meilleures conditions de travail, des facilités de logement et la possibilité de rentrer chez eux chaque année tous frais payés. Les familles chinoises qui s'établissaient au Tibet avaient le droit d'avoir deux enfants au lieu d'un seul comme c'était la règle en Chine. Cette politique a duré jusqu'en 1995. Maintenant, et surtout depuis l'inauguration du train Pékin-Lhassa, c'est devenu le Far West. Depuis le lancement en 2000 du programme officiel de développement de l'Ouest, de plus en plus de Chinois tentent leur chance par eux-mêmes. Ceux qui sont sans travail viennent faire de l'argent facile au Tibet.»
Longtemps, l'exploitation des ressources naturelles de cette région a posé d'énormes problèmes techniques. Lhassa est tout de même à 3600 mètres d'altitude! Maintenant que la Chine s'est enrichie, elle a les moyens d'investir dans une région qui possède du fer, de l'or, de l'argent, les plus importantes ressources hydrauliques d'Asie et les plus grandes mines d'uranium au monde. «Et puis l'argent facile, ce sont les bordels, les salons de massage, les karaokés et tout ce qui s'en suit, dit Claude Levenson. On peut tout faire au Tibet sauf de la politique!»
La folklorisation du Tibet
Avec trois millions de touristes l'an dernier, dit-elle, la culture tibétaine est passée de l'éradication pure et simple à la folklorisation. Il y a d'abord eu la Révolution culturelle qui a massivement détruit les monastères, les bibliothèques et les oeuvres d'art. Les statues ont été fondues, et les livres brûlés. Le nombre de monastères, grands et petits, serait passé de 6000 à une demi-douzaine. Ce sont ces derniers, les plus grands, qui ont été rénovés pour le tourisme.
Lorsqu'elle écoute des chants tibétains à la radio, il arrive de plus en plus souvent à Claude Levenson de faire la grimace tant ils ont été «sinisés». À l'occasion du premier mai ou de la fête nationale, le gouvernement chinois aime mettre en évidence le folklore tibétain pour montrer qu'il fait tout pour conserver ces traditions. «On adapte la culture tibétaine aux goûts et à la manière chinoise, dit-elle. Les Tibétains ont leur propre sensibilité artistique et musicale. Les Chinois recueillent leurs chansons populaires et les adaptent. On assiste à une folklorisation de la culture tibétaine. On la maquille pour la rendre plus "fine", plus "jolie" et la mettre au goût d'un public de touristes chinois qui n'y connaît rien.»
Pourtant, en pratique, il n'est plus possible aujourd'hui de vivre au Tibet sans parler chinois, dit Claude Levenson. «Ça commence dès l'école primaire, où le chinois occupe toute la place, sauf une heure ou deux de tibétain par semaine. Officiellement, la langue est protégée, mais elle ne se conserve plus que dans le milieu familial. Autrefois, c'était au monastère que l'on apprenait à lire et à écrire. Ceux qui veulent faire des études universitaires sont envoyés dans les instituts des nationalités à Lanzhou, Pékin ou Shanghai où ils sont bien évidemment obligés de parler le chinois. À la télévision, il n'y a qu'un bulletin de nouvelles par jour en tibétain.»
Les autorités se sont toujours méfiées des monastères considérés comme des foyers de résistance, explique Levenson. Les militaires sont présents dans toutes les fêtes religieuses et patronales. Récemment, à Litang, dans l'ancien territoire du Tibet historique où se tiennent chaque année des courses de chevaux, un nomade a pris la parole pour réclamer le retour du dalaï-lama. Il a été condamné à sept ans de prison.
«Lorsque l'on sait que la seule possession d'un drapeau tibétain est passible de cinq à sept ans de prison, on imagine le sentiment de frustration et de mécontentement de ces moines qui sortent de leur monastère en brandissant des drapeaux tibétains, dit Claude Levenson. C'est très révélateur de leur exaspération.» Déchargés de toute responsabilité familiale, ces moines et ces nonnes sont plus libres de se manifester, même s'ils encourent les mêmes peines de prison que les autres.
La peur de la contagion
Pour expliquer la rigidité dont fait preuve la Chine à l'égard du Tibet, Claude Levenson avance deux explications. D'abord, dit-elle, le pays craint une contamination, comme en URSS après la chute du mur de Berlin. L'émancipation des Tibétains pourrait notamment donner des idées aux Ouïgours qui forment une population musulmane très remuante et très compacte dans le nord-ouest de la Chine (Xinjiang).
Mais les Chinois ne craignent pas seulement la contagion nationale, ils craignent aussi la contagion religieuse. «Les autorités chinoises voient dans la contestation tibétaine un défi à leur autorité, dit l'écrivaine. Ils craignent un pouvoir spirituel capable de s'opposer et de présenter une autre vision du monde que la leur. Cette opposition spirituelle est un défi à l'autorité du Parti dans un pays où l'on a cherché à éradiquer la religion. On assiste aujourd'hui en Chine à une renaissance du bouddhisme. Or la référence première du bouddhisme en Chine reste le Tibet. Voilà qui suscite la crainte des autorités.»
C'est la même crainte qui a justifié la répression sauvage à l'égard des disciples de la secte Falungong qui n'avaient pourtant aucune prétention politiques. Les autorités chinoises semblent craindre tout ce qui peut combler le vide spirituel créé par 50 ans de communisme. Levenson montre du doigt le nationalisme exacerbé qui caractérise toujours la Chine. «Ce nationalisme est entretenu à partir de la plus tendre enfance. Dès la maternelle, les enfants doivent assister au lever du drapeau. On leur vante la grandeur de la Chine. Tout cela ne date pas de Mao. C'est une tradition cultivée par tous les empereurs. La Chine est la civilisation par excellence, et les autres ne sont que des barbares. Mao a simplement habillé ce nationalisme autrement. Or l'ouverture actuelle de la Chine n'a pas encore remis en question ce nationalisme exacerbé.»
Claude Levenson s'insurge lorsqu'on lui dit qu'il ne faut surtout pas humilier la Chine en boycottant la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques. «Qui cherche à humilier la Chine? Ça fait 50 ans que les Tibétains sont humiliés chez eux. Pour ne pas humilier la Chine, faudrait-il renoncer à nos principes démocratiques? À quoi bon la liberté si elle ne sert qu'à jouer les carpettes devant une dictature?»
Claude Levenson aurait-elle aussi la nostalgie d'un Tibet traditionnel et archaïque? Elle s'en défend pourtant. «Les Tibétains sont parfaitement conscients que le monde a changé et que le Tibet a vécu trop longtemps isolé du reste du monde. Ils ne sont pas contre le progrès techniqu e que peut apporter le développement économique. Mais à une condition, c'est qu'il ne leur soit pas imposé de l'extérieur.»
Depuis 25 ans qu'elle fréquente le Tibet, Claude Levenson ne serait pas étonné de voir la jeune génération tibétaine choisir demain la violence. Autonomie ou indépendance? Au Tibet, dit-elle, «on peut tout imaginer. Reste à savoir dans quelle mesure la camarilla qui est au pouvoir en Chine, est en mesure de comprendre que, sans la pacification du Tibet, il n'y aura jamais de stabilité en Chine. La stabilité de la Chine passe par un dialogue pour résoudre la question tibétaine.»
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Correspondant du Devoir à Paris
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