Vagabondages et baguenaudes à Santiago

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Gary Lawrence
Édition du samedi 19 et du dimanche 20 avril 2008

Mots clés : Santiago, Tourisme, Chili (Pays)

Une des nombreuses façades colorées du quartier de Bellavista

«Exaltante», «ravissante» et «affriolante» ne sont pas des termes qui viennent spontanément à l'esprit en foulant du pied Santiago du Chili. Grande métropole quasi anonyme, elle tient souvent lieu de point de transit entre deux avions pour l'Atacama ou la Patagonie chilienne. Mais à y regarder de plus près, elle mérite mieux. Et de plus en plus.

Santiago -- C'est le genre de ville où on débarque par accident, où on passe d'abord en coup de vent et qu'on est heureux d'avoir vue, sans plus, sans s'attendre à ce qu'elle instille un titillant désir d'y revenir. Puis, le hasard nous y ramène un jour ou deux, entre deux vols, et on se fait happer.

Pas par un des trop nombreux automobilistes ni par le smog engluant et ubiquiste mais par de vagues réminiscences de petits plaisirs qui, l'un dans l'autre, finissent par former de fugaces et agréables instants.

Ville énergique et énergisante à défaut d'être grisante, Santiago étend ses longs et plats tentacules urbains entre deux bellissimes chaînes de montagnes, la cordillère de la Costa et les Andes, arrondies et empanachées à perpétuité. Entre les deux, près de six millions d'âmes -- le tiers de la population du pays -- s'agitent, cogitent, militent ou vivotent.

Il suffit de se balader en plein jour sur les avenues piétonnières encombrées des Paseo Ahumada et Huérfanos pour sentir la fébrilité de Santiago ou de baguenauder sur la mignonne Plaza de Armas, coeur historique de cette vaste métropole fondée en 1541, pour lui tâter le pouls.

Sous un ciel à la bleuité souvent gonflée aux ultraviolets, les joueurs d'échecs s'y relaient sous les tonnelles, les fanas de foot y pirouettent en jouant du pied sous les palmiers, de vieilles aristocrates déambulent l'ombrelle à la main et un nombre incalculable de Santiaguinos luttent, affalés sur un banc de parc, pour la libération de la flemme.

S'il est une facette de Santiago qu'on apprécie tout de go, c'est bien son populo. Plus réservés que les flamboyants Cariocas, plus effacés que les Porteños (résidants de Buenos Aires), les Chiliens de Santiago -- et d'ailleurs -- ont vite fait de vous mettre dans leur petite poche par leur affabilité.

Il faut dire qu'à l'instar de la Vierge immaculée qui trône au sommet du verdoyant Cerro San Cristobal, Santiago ouvre tout grands les bras. «C'est une ville très ouverte sur l'extérieur, peuplée de nombreux immigrants et bien plus chaleureuse que la capitale argentine; les gens y sont fantastiques et très serviables, surtout si on compare avec la plupart des grandes cités d'Amérique du Sud», estime Camilo Aguilar, président du voyagiste Canandes Tours, qui les a presque toutes foulées du pied.

«Moi, chaque fois que je vais au Chili, j'ai l'impression de me faire plus d'amis en un voyage que pendant toute une vie au Québec», assure pour sa part la chroniqueuse culturelle Alexandra Diaz, née à Santiago. «Il y a là-bas une sorte de fraternité spontanée, surtout de la part d'une certaine couche sociale formée de gens vraiment cools.»

Ajoutez à cela huit mois sur douze d'azur pétant de soleil et on comprend pourquoi la nouba -- et, dans un autre registre, la drague -- fait partie des sports nationaux locaux, au même titre que le foot. «Faire la fête, c'est la meilleure raison pour séjourner à Santiago, ajoute Alexandra Diaz. La dernière fois que j'y suis allée, mon cousin cardiologue nous a tenus debout très tard toutes les nuits; le matin, moi et mon conjoint étions sur le carreau, alors que lui, il partait travailler à 7h30, bien nippé, bien peigné, comme si de rien n'était!»

Si elle cultive depuis longtemps sa fibre festive, Santiago a aussi développé son goût pour l'art de vivre au cours des dernières années, ce qui s'est traduit par une explosion exponentielle de la gastronomie. Capitale d'un pays où la bonne chère se résumait traditionnellement à une cuisine de subsistance, elle a vu se multiplier les tables de qualité qui se déclinent désormais en une foule de bonnes adresses cosmopolites. Même les sempiternelles algarades culturelles avec le voisin péruvien, sur la sacro-sainte question des meilleurs pisco et ceviche, semblent résonner moins souvent.

«Ce que j'apprécie aussi de Santiago, c'est son penchant multigénérationnel, poursuit Alexandra Diaz. Tu peux aller manger dans un endroit branchouille avec ta poussette ou tes grands-parents et personne ne te regardera de travers pour te faire comprendre que tu n'es pas à ta place.»

La grande division

Même si les inégalités sociales sont réelles et palpables entre la ville-centre et les modestes quartiers de la périphérie, Santiago demeure la capitale du pays le plus riche et le plus efficace d'Amérique du Sud. Ça se voit et ça se sent dans les quartiers qui s'enjolivent, dans le reflet des tours qui poussent à Las Condes -- le quartier des affaires surnommé Sanhattan --, même si peu d'immeubles grattent vraiment le ciel, tectonique des plaques oblige.

En effet, si Santiago s'érige au centre d'une contrée à l'intense activité sismique, elle symbolise également la stabilité économique et politique du Chili, où l'absence de contraintes pour les investissements étrangers et le libre-échange avec l'Amérique du Nord continuent de valoir au pays le sobriquet de «jaguar de l'Amérique du Sud».

Pourtant, au tréfonds d'elle-même, Santiago forme une ville blessée, marquée au sceau de la souffrance. Même si son passé révolutionnaire semble relégué aux oubliettes de l'histoire, le Chili continue de vivre un étonnant clivage en ce qui a trait au «9/11 chilien», le coup d'État du 11 septembre 1973. «Politiquement, le Chili demeure profondément divisé et, encore de nos jours, on compte autant de pinochettistes que d'anti-Pinochet», assure Alexandra Diaz, qui retourne régulièrement séjourner dans son pays natal.

Ainsi, en décembre 2006, quelques jours après le décès du dictateur, un sondage révélait que 63 % des Chiliens lui attribuaient la paternité du «miracle économique» de leur pays, même s'ils l'estimaient aussi (en moins grand nombre) coupable d'exactions. Aujourd'hui, on parle très sérieusement d'ériger un buste du despote aux côtés de celui de Salvador Allende, au palais présidentiel de La Moneda, et de rebaptiser une rue Pinochet, dans Las Condes. Ouf! Devant une telle dyslexie de l'histoire, mieux vaut aller prendre un bon bol d'air.



Pas archi-belle, mais...

D'un point de vue architectural, Santiago ne procure pas l'extase. Elle compte cependant d'agréables petits îlots: les jolis exemples coloniaux de Plaza de Armas et ses alentours, l'Art déco et le look parisien du Barrio Lastarria, le style international de l'artistico-intello-branché Barrio Brasil, une certaine dégaine bohème à Providencia et, surtout, le truculent quartier de Bellavista, où Pablo Neruda avait son pied-à-terre (La Chascona), une visite à ne pas manquer.

Bellavista, c'est un peu le Plateau de Santiago, avec ses façades chamarrées derrière lesquelles on trouve alternativement bars enfumés, restos délurés, cafés bo-bos et galeries riquiqui, le tout ponctué de graffitis stylés et de murales enjouées. De là, on accède aisément au funiculaire qui mène au Cerro San Cristobal (une montagnette) et à son ravissant Parque Metropolitano, un des parcs urbains les plus vastes au monde.

Un des plaisirs les plus jouissifs de Santiago consiste justement à baguenauder dans ses innombrables espaces verts. Il y en a partout: le long de l'Alameda, cette grande avenue qui traverse la ville, sur le Cerro Santa Lucia, ponctué de fontaines, mais aussi de part et d'autre du rio Mapocho, la rivière qui irrigue la ville et qu'on a bordée de verdure pour absorber le trop-plein du cours d'eau lors de ses sautes d'humeur. Quant au Parque de las Esculturas, il allie balade bucolique et découverte artistique avec ses dizaines de sculptures d'art moderne qui se déploient le long du rio.

Peu importe le parc, le même scénario se présente: des étudiants révisent leurs notes sous les longues tignasses vertes des saules, des flemmards enfoncés dans la pelouse scrutent le ciel entre les branches de hêtres, des madre surveillent leur smala et, la plupart du temps, des couples s'étreignent et se roulent des pelles jusqu'aux amygdales.

S'il est un trait de caractère qui représente bien Santiago, c'est son pourcentage élevé de tourtereaux au kilomètre carré. Brassens aurait-il déjà séjourné ici? On pourrait le croire, à voir le nombre d'indécrottables bécoteurs por banco publica qui sévissent à Santiago.

Comment expliquer pareil engouement pour l'échange public de fluides? «C'est une société qui vit dans le mensonge: la répression de l'Église catholique est telle que les jeunes ne peuvent manifester leur amour à la maison, alors ils s'évadent dans les parcs», assure Alexandra Diaz.

Quoi qu'il en soit, le spectacle rassérène, réchauffe les humeurs et plonge la ville dans une sorte de douce béatitude ambiante. Mieux: il contribue sans nul doute à attiser le désir de revenir à Santiago, pour y flâner toujours un peu plus, en attendant de se faire happer pour de bon.

***

En vrac

- Malgré la douzaine d'heures de vol, peu ou prou de décalage horaire, ce qui permet d'attaquer la ville de plain-pied dès l'arrivée, pour peu qu'on pionce en planant ou qu'on prenne un vol de tôt matin. Au départ de Montréal, Santiago est desservie par Air Canada (via Toronto), Lan (via les États-Unis, en partage de code) et plusieurs transporteurs américains.

- Ceux qui sont encore endormis à l'arrivée se feront réveiller en sursaut par la «taxe de réciprocité» de 132 $US, qu'on ne débourse cependant qu'une fois pendant toute la durée de validité du passeport.

- Malgré quelques quartiers chauds où les doigts agiles des pickpockets se délient aisément, Santiago garde la réputation d'être la grande ville la plus sûre d'Amérique du Sud.

- Parmi la brochette de musées de la ville, optez pour le Museo de la Solidaridad Salvador Allende (www.mssa.cl), où sont présentées des oeuvres confisquées sous la dictature, et le Museo de Arte Precolombiano (www.precolombiano.cl), dont les momies chinchorros font passer celles d'Égypte pour des benjamines.

- Rayon restos, préférez Bellavista, où trônent plusieurs tables au bon rapport qualité-prix, comme le mignon Como Agua Para Chocolate (Constitución 88), avec sa mezzanine dominant une fontaine intérieure, ou le très modeste Venezia (Pio Nono 200), que fréquentait Neruda. Dans Providencia, le Liguria (Avenida Providencia 1373) vaut également le détour, de même que le surprenant, quoique mondain, Osadia (Tobalaba 477). Enfin, après une nuit de bamboche, la paila marina (soupe de poissons et fruits de mer) du Mercado central est réputée requinquer les plus éméchés des soiffards.

- Pour prolonger le plaisir tard dans la nuit, l'avenue Suecia, dans Providencia, est toujours un des hauts lieux festifs de la ville, malgré un côté tapageur et clinquant. Pour un meilleur éventail de possibilités, cap sur Bellavista, encore une fois.

- Située en plein centre du pays, Santiago est baignée par un climat de type méditerranéen. Étés (décembre-mars) chauds et secs, hivers (juin-septembre) doux et pluvieux à éviter, sauf pour le ski. Certaines des meilleures stations de ski chiliennes sont situées à environ 50 kilomètres. www.chileanski.com.

- Ville épicentre, Santiago permet d'effectuer une foule d'escapades en périphérie. Pour la playa, Viña del Mar n'est qu'à 120 kilomètres; pour la rando et le vélo, les Andes sont tout juste à côté; pour honorer son taste-vin, les vignobles de Concha y Toro (20 kilomètres), Cousino Macul (10 kilomètres) et Undurraga (34 kilomètres) s'étendent dans un proche rayon (les vendanges ont cours en ce moment même).

- Le guide du Routard (2008-09, plus à jour) et le Lonely Planet (2006, en français) comptent tous deux de bonnes sections sur Santiago. À feuilleter également: Le Chili, publié chez Ulysse (non consulté).

À voir sur le Web

- Parc des sculptures: www.proviarte.cl/museos/parque_de_las_esculturas.

- Fondation Neruda: www.fundacionneruda.org.

- Renseignements sur le Chili: www.visit-chile.org.

À revoir sur le petit écran: Missing (Porté disparu), l'excellent film de Costa-Gavras qui nous fait revivre le sanglant putsch de septembre 1973, à Santiago.

***

Gary Lawrence était l'invité de la compagnie de croisières Hurtigruten.

Collaborateur du Devoir


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