L'état de santé du secteur manufacturier
Mots clés : secteur manufacturier, Investissement, Entreprise, Québec (province)
La situation de l'emploi ne reflète pas la situation financière des entreprises

Photo: Jacques Nadeau
Un instant. Le secteur manufacturier n'est-il pas censé être sous le feu croisé de l'envolée du dollar canadien, de la flambée des prix de l'énergie, de la montée de la concurrence chinoise et de l'effondrement de l'économie américaine? N'a-t-il pas perdu près de 100 000 emplois depuis 2002?
Cette importante baisse de l'emploi dans le secteur manufacturier a bel et bien eu lieu, confirment les statistiques officielles. Le total des emplois dans le secteur au Québec serait passé d'une moyenne de 633 000 en 2000 à 543 000 en 2007. Comme l'emploi dans le secteur des services a continué d'augmenter durant la même période, cela a fait chuter le poids relatif du secteur manufacturier de 18,6 % à 14,1 % des emplois totaux.
Les statistiques sur la santé financière des entreprises elles-mêmes racontent cependant une histoire quelque peu différente. Plusieurs d'entre elles ont amélioré leur productivité en achetant de nouvelles machines, en réorganisant leurs chaînes de production et en développant de nouveaux produits à plus grande valeur ajoutée. Ces changements leur ont permis jusqu'à présent de maintenir leurs revenus. Le total des livraisons manufacturières s'élevait à 130 milliards en 2000 (en dollars constants) et il a été de 127 milliards l'an dernier. En fait, cela fait bien 30 ans que le poids de la production manufacturière dans l'économie québécoise se maintient sensiblement au même niveau, c'est-à-dire aux alentours de 20 % du produit intérieur brut (PIB).
«Le portrait d'ensemble est préoccupant, mais pas autant qu'on pourrait le croire a priori, observe Joëlle Noreau, économiste principale au Mouvement Desjardins. C'est sûr que, si l'on regarde seulement la situation de l'emploi, on va penser que l'on est à la veille de fermer boutique. Mais le portrait des livraisons manufacturières vient temporiser ce sentiment de panique», confirme-t-elle.
Faire plus avec moins
Les gains de productivité ne sont pas la seule explication de ce phénomène, notent les économistes. Il faut savoir aussi que, si certaines industries du secteur manufacturier en arrachent ces temps-ci, d'autres s'en tirent beaucoup mieux. Tout le monde est au courant des graves difficultés que traversent actuellement les secteurs du vêtement, du meuble ou de la forêt. On entend moins souvent parler des bonnes années que connaissent les secteurs de la fabrication de matériel de transport, de la machinerie, de l'alimentation, des produits métalliques, des appareils et composantes électriques, ou encore des produits chimiques.
Un autre phénomène vient brouiller notre perception de la réalité, dit Jean-Luc Trahan, président-directeur général des Manufacturiers et exportateurs du Québec. Adeptes des modèles de gestion à la mode, les entreprises manufacturières ont largement eu recours à l'impartition, ces dernières années et laissent désormais à des firmes comme CGI ou IBM la responsabilité de s'occuper à leur place de leur comptabilité, de leur système informatique et d'autres tâches qu'elles accomplissaient autrefois à l'interne. «Ces emplois sont passés de la colonne du secteur manufacturier à celle du secteur des services alors qu'ils sont directement liés aux activités de nos entreprises», note Jean-Luc Trahan.
Il ne fait malgré tout pas de doute, selon lui, que le sort des entreprises et celui de leurs travailleurs ont suivi deux trajectoires différentes ces derniers temps. «C'est vrai que le contexte économique a forcé les entreprises à trouver rapidement des façons de faire plus avec moins de gens.»
Cette tendance est attribuable à des facteurs conjoncturels, comme le ralentissement économique américain, les cycles économiques de certaines industries et la montée du dollar canadien, mais pas uniquement. «Le dollar a le dos large», note Joëlle Noreau. De nombreux changements structuraux sont aussi en cause, dit-elle, comme la tertiarisation de l'économie, la libéralisation du commerce, la montée des économies émergentes, ainsi que la mondialisation des chaînes de production et de distribution.
Le Québec n'est donc pas le seul dans cette situation. Tous les pays développés observent un recul de l'importance relative de leur secteur manufacturier par rapport à celui des services. Le recul se révèle là encore beaucoup plus prononcé dans le domaine de l'emploi. La part du secteur manufacturier dans le total des emplois au Canada est par exemple passée de 19 % en 1980 à 14 % en 2006. Cette proportion est passée de 20 % à 10 % durant la même période aux États-Unis, de 27 % à 13 % au Royaume-Uni et de 23 % à 18 % au Japon.
«Cette tendance apparaît irréversible, inéluctable, dit François Vaudreuil, président de la Centrale des syndicats démocratiques (CSD). En même temps, cela vaut la peine de continuer de faire des efforts pour conserver et consolider le plus d'emplois de qualité possible.» Les salaires et les conditions de travail dans le secteur manufacturier restent supérieurs à la moyenne, rappelle-t-il. Chaque emploi manufacturier amène la création d'au moins un autre emploi indirect, et même plus (1,62).
La meilleure façon de conserver des emplois dans le secteur manufacturier n'est pas d'essayer d'empêcher les entreprises de mettre à pied des employés, dit Jean-Luc Trahan. Il faut plutôt les aider à être les plus compétitives possible. «Il faut tout le temps être prêt à se remettre en question et chercher à remonter dans la chaîne de valeur.»
Cela implique souvent de laisser les étapes de production aux pays à faible coût de main-d'oeuvre, afin de ne garder que l'assemblage final et les tâches à plus grande valeur ajoutée, comme la conception, le marketing et la recherche et développement. Il s'agit aussi de revoir toute la gamme de ses produits, et même son modèle d'affaires, afin de pouvoir tabler sur des créneaux originaux ou une meilleure capacité d'adaptation. De tels changements amèneront les entreprises à avoir besoin d'ingénieurs, de designers, de logisticiens, mais aussi de techniciens spécialisés et d'opérateurs de machinerie, disent les Manufacturiers et exportateurs du Québec. Au terme de leur réflexion, des compagnies seraient même arrivées à la conclusion qu'il valait mieux rapatrier certaines activités qu'elles avaient d'abord délocalisées à l'étranger, raconte-t-on.
Une attention particulière doit être apportée aux petites et moyennes entreprises, dit Joëlle Noreau. Elles comptent pour la plus grande partie des travailleurs du secteur manufacturier, mais elles ne disposent pas des ressources nécessaires pour mener le vaste travail de remise en cause et de réalignement stratégique qu'on leur conseille. Une voie de solution est de favoriser leur mise en réseaux sur des bases sectorielles et régionales, note l'économiste du Mouvement Desjardins.
Cette grande remise en cause du secteur manufacturier ne peut pas se faire sans l'appui des gouvernements, disent les spécialistes. Cette aide est au rendez-vous, disent les représentants du secteur. C'en est même au point où certains la trouvent exagérée. «L'aide financière gouvernementale à l'entreprise est concentrée à plus de 80 % dans le secteur manufacturier, faisait remarquer dans son rapport, le mois dernier, le Groupe de travail sur l'investissement des entreprises présidé par l'économiste Pierre Fortin. Il ne faut pas minimiser les difficultés du secteur manufacturier, mais une étroitesse sectorielle est inacceptable sur le plan de l'équité et disproportionnée sur le plan économique.»
«On verra bien»
Il y a de toute manière une limite à ce que peuvent faire les politiques gouvernementales et les mesures macroéconomiques, pense François Vaudreuil. Une bonne partie de la solution doit venir d'un changement de culture dans les entreprises, précise-t-il. «On peut y arriver. Ce ne serait pas la première fois», dit-il en rappelant l'adoption de la philosophie de gestion du «juste à temps», lors de la récession du début des années 80, puis de celle de la «qualité totale», dix ans plus tard. «La réalité est seulement devenue beaucoup plus complexe aujourd'hui.» Ironiquement, la plupart des experts conviennent aujourd'hui que la clef du succès des entreprises sera la qualité de leur rapport avec leur main-d'oeuvre et leur habileté à intégrer leurs employés à leur gestion.
Tout porte à croire, cependant, que le nombre de travailleurs dans le secteur manufacturier continuera de baisser au Québec, même si ces changements organisationnels et culturels sont menés à bien, constate François Vaudreuil. «D'un autre côté, il est très difficile de faire des prédictions à moyen et à long terme», souligne le syndicaliste. Il y a dix ans, l'auteur américain Jeremy Rifkin annonçait dans son livre La Fin du travail que les progrès technologiques et les gains de productivité condamneraient bientôt au chômage des millions de travailleurs, rappelle-t-il. «Aujourd'hui, tout le monde parle de pénurie de main-d'oeuvre et de la nécessité de repousser l'âge de la retraite. On est passé, en seulement une décennie, de "la fin du travail" au travail sans fin. Alors, on verra bien.»
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