Les frères Taviani - Toute une vie unis par le même rêve

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Rachel Haller
Édition du samedi 19 et du dimanche 20 avril 2008

Mots clés : Cinémathèque, frères Taviani, Culture, Cinéma, Italie (pays), Montréal

« Chaque film est un recommencement »

«Contrairement à ce qui a souvent été dit, nous ne faisons pas du cinéma politique, mais du cinéma sur le politique.» Après 40 ans de carrière, à l'occasion d'une vingtaine de films, présentés à la Cinémathèque du 23 avril au 31 mai, qui comptent parmi les plus belles pages de l'âge d'or du cinéma italien, Paolo Taviani se défend encore contre la récupération militante.

D'Un homme à brûler au Mas des alouettes, Paolo Taviani et son compagnon de toujours, son frère Vittorio, n'ont certes cessé de répéter leur engagement, mais un engagement de cinéaste par rapport au réel, de citoyen par rapport au présent. «Nous n'avons jamais cherché à livrer un message politique, même si nous étions de fervents communistes. Nous avons seulement tenté de parler de la vérité et dans les années 60, la politique en était un instrument de connaissance.» Mais asservi pour eux à un bien plus grand outil de révélation: le cinéma.

C'est d'ailleurs en ces termes que Paolo Taviani évoque la plus grande rencontre de sa vie, un après-midi d'après-guerre où lui et son frère ont fait l'école buissonnière. «Nous sommes allées voir Paisà de Rossellini. Là, dans cette petite salle clairsemée, se déroulait sous nos yeux les années sombres que nous venions de traverser. Ça a été un choc, une vérité révélée à nous-mêmes. Nous avons alors compris la force du cinéma et aussi que nous allions lui dédier notre vie.» D'autres oeuvres phares ont suivi: des films de Visconti, de De Sica, de Ford, de Chaplin -- «le Mozart du cinéma»... -- et bien sûr du «maître» Rossellini, le même qui, des années plus tard, leur remet la Palme d'or et le Prix du jury pour Padre padrone. «Ça a été le plus beau moment de notre vie.»

Le son et l'image réunis

Comme «il faut tuer les pères pour plaire au cimetière», les frères Taviani ont aussi admiré pour mieux détruire et réinventer. «À l'instar de nos contemporains -- Scola, Olmi, Bellochio, Antonioni... -- nous voulions trouver notre propre langage.» Mais contrairement au rassemblement français autour de la Nouvelle Vague, il n'y a pas eu en Italie d'école de pensée. Chacun faisait sa cuisine dans son coin. Et pour ce qui est de la recette Taviani, «c'est aux critiques de la définir. Mais il est vrai qu'on a souvent souligné notre amour pour l'opéra du XIXe siècle et notre emploi particulier de la musique».

Par musique, il faut ici entendre tous les sons, les bruits, les voix et leur absence, utilisés comme «personnages et structure du film, tantôt opéra, symphonie ou musique de chambre». Padre padrone reste sans doute le bel plus exemple de cet équilibre entre son et image, mais toutes leurs oeuvres -- Saint Michel avait un coq, Good Morning Babilonia, Fiorile et les autres -- répètent leur credo: «Le cinéma est l'art le plus proche de la musique.»

Fervents mélomanes, les frères Taviani se sont aussi abondamment abreuvés de grands mots, ceux de Tolstoï, Pirandello, Goethe et Dumas, et ils ont souvent préféré se référer au passé pour expliquer le présent. Allonsanfan, leur premier grand succès, ressuscite les années de la Restauration; La Nuit de San Lorenzo, le fameux 10 août 1944; Good Morning Babilonia, le Hollywood de l'entre-deux-guerres; Le Mas des alouettes, le génocide arménien... «Les personnages d'hier nous donnent plus de distance et de liberté pour interroger ceux d'aujourd'hui. La recherche de vérité n'implique pas de se conditionner à l'actualité, à sa chronique réductrice, comme le fait la télévision que nous détestons.»

Pourtant, les frères Taviani -- on le leur a d'ailleurs reproché -- se sont vendus à l'ennemi. En 2001 et 2004, ils tournent pour le petit écran Résurrection et la mini-série Luisa San Felice. «Nous n'avons rien changé à notre manière de filmer. Nous avons tout au plus simplifié notre langage. Grâce à cette expérience, nous avons pu réaliser notre rêve de toujours, une grande fresque dans la durée.»

Et puis surgit l'inévitable question sur cette fraternité créatrice jamais inquiétée en quatre décennies. «C'est un don du hasard qui a échappé à toutes nos tentatives de rationalisation. Nous sommes deux natures unies par le même rêve.» Peut-être faut-il alors puiser une réponse dans Good Morning Babilonia, le périple de deux frères partis chercher fortune sur le Nouveau Continent. Au moment de leur départ, leur père leur rappelle: «Toujours ensemble, toujours pareils, c'est votre force. C'est votre secret. Secret de deux, secret des dieux.» Ni l'adversité, ni l'exil ne parviennent à les séparer. Seul l'amour d'une femme peut introduire le ver dans le fruit. Il n'y a sans doute plus rien à ajouter.

Une envie jamais assouvie

À près de 80 ans, Paolo Taviani refuse les bilans. «Chaque film est un recommencement. Aujourd'hui, je peux dire que j'adore notre dernier film, Le Mas aux alouettes. C'est peut-être notre oeuvre la plus contemporaine.» Pour le reste, il en évoque brièvement une ratée, Les Hors-la-loi du mariage, «parce que le moins personnel» et La Nuit de San Lorenzo, sa préférence «parce que le plus autobiographique». «En fait, je ne revois jamais nos films, si ce n'est leurs débuts quand je dois en faire la présentation. Je me rappelle d'ailleurs une anecdote à ce sujet. Pendant une projection de La Terre tremble à Rome, il y avait dans le public un homme qui ne cessait de critiquer le film à haute voix. À la sortie, nous avons appris que cet homme était Visconti lui-même. Sur le moment, je n'ai pas compris sa réaction, mais plus tard, oui.» Et il rit doucement.

Pas de bilan donc, mais une certitude: depuis ce fameux après-midi, il y a 60 ans, son désir de cinéma ne s'est jamais éteint. «Aujourd'hui, je l'aime encore davantage parce que j'en ai connu la beauté et nous ne nous arrêterons jamais de travailler. La seule chose qui me fatigue, c'est qu'on me pose et repose toujours la question.»

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Collaboratrice du Devoir

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Le 30 avril à 10h à la Cinémathèque, Paolo Taviani donnera une vidéoconférence animée par Jean Gili, grand spécialiste du cinéma italien et professeur à la Sorbonne.


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