Ferruccio Soleri - L'éternelle jeunesse d'Arlequin

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Hervé Guay
Édition du samedi 19 et du dimanche 20 avril 2008

Mots clés : Arlequin, Ferruccio Soleri, Culture, Montréal, Italie (pays)

« Jouer avec le masque n'est pas évident »

Ferruccio Soleri dans le rôle d'Arlequin. Photo: Diego Ciminaghi

En sortie d'école, Ferrucio Soleri était devenu Arlequin. Une aventure qui a débuté il y a plus d'un demi-siècle de cela...

La première fois que Ferruccio Soleri a joué Arlequin, c'était à Rome. À l'époque, il fréquentait encore l'école de théâtre. Son professeur lui avait confié le rôle du valet dans La Fille obéissante de Goldoni. Il faut dire que, dans cette pièce, le valet est un personnage plus effacé que dans Arlequin, serviteur de deux maîtres. Mais l'impression que fait le jeune Soleri parvient aux oreilles de Marcello Moretti, qui se déplace pour assister à la générale. Celui qui tient alors le rôle d'Arlequin dans l'étourdissante mise en scène de la pièce par Strehler s'en souvient ensuite quand vient le temps de chercher un remplaçant pour le doubler lors de la tournée européenne et nord-africaine que le Piccolo entreprend en 1959. Une fois par semaine, Soleri saute dans la peau d'Arlequin, afin de laisser un peu de répit à Moretti. Le reste des représentations, il retourne à un rôle muet, celui du garçon d'auberge.

Jeune acteur, Soleri rêvait plutôt d'interpréter des rôles dramatiques. Il lui vient moins à l'idée de s'illustrer dans les pièces comiques, même s'il se sait doué pour les rôles de composition. En somme, ce ne sont pas les héros ou les grands hommes qui l'attirent, mais les personnages plus typés. Il ne se doute pas encore qu'Arlequin l'attend dans l'ombre. Et qu'il s'emparera de lui, corps et âme, et le jouera pendant quatre décennies.

En 1961, la mort prématurée de Moretti laisse le Piccolo sans Arlequin. Cependant, en 1963, quand la compagnie décide d'inclure le spectacle dans sa prochaine tournée, Strehler appelle Ferrucio Soleri à qui il demande de reprendre le rôle... et de le retravailler. Le jeune acteur apporte son talent d'acrobate au serviteur, mais le metteur en scène l'oblige à s'engager plus à fond dans le travail du masque. La chose nécessite non seulement un investissement corporel de tous les instants, mais aussi de développer des qualités vocales hors du commun. Soleri se rappelle de Strehler comme d'un metteur en scène intraitable pour qui ce n'était jamais fini. Mais il confesse du même souffle qu'il lui doit tout. Il sait maintenant que le maître voulait tirer de lui le maximum.

Arlequin, prise 11

D'ailleurs, Strehler n'est pas plus satisfait de sa propre mise en scène d'Arlequin, serviteur de deux maîtres. Il en produira onze versions successives. De l'une à l'autre, explique Soleri, c'est moins la comédie et les personnages qui sont modifiés que les circonstances qui conduisent la troupe à jouer la pièce. La mise en scène de Strehler joue, en effet, sur deux niveaux: la pièce, mais aussi la vie de la troupe qui la présente. Or, c'est de ce côté et sur le plan de la scénographie que l'homme de théâtre fait évoluer le spectacle. Par exemple, quand le Piccolo s'amène à Paris avec le Goldoni, Strehler se souvient de la guerre que se livraient les comédiens italiens et ceux de la Comédie-Française au XVIIIe siècle. Il y renvoie en plaçant les comédiens italiens chassés de Paris dans un château abandonné. Et voilà que des paysans les surprennent dans leurs préparatifs. Dans la version actuelle, la finale est un clin d'oeil au triomphe passé de la machinerie au théâtre.

Ferruccio Soleri convient, par ailleurs, qu'Arlequin est une sorte de clown. Mais, à ses yeux, la tradition de la commedia dell'arte doit surtout être reliée aux spectacles issus du cirque et de la rue. Le comédien explique que cette tradition est morte au XVIIIe siècle, victime de son succès, puisque les meilleurs acteurs recevaient des offres de l'étranger et s'exilaient en France, en Espagne, au Portugal ou en Angleterre. Privées de leurs meilleurs éléments, les troupes italiennes se sont alors mises à dépérir. Selon Soleri, le défi de Strehler a donc été de faire revivre une tradition abandonnée depuis deux siècles.

Soleri, acteur multiple

La réputation que Ferruccio Soleri s'est taillée dans le rôle d'Arlequin depuis plus de 40 ans fait oublier qu'il a joué bien d'autres auteurs, comme Brecht, Pirandello et Shakespeare. C'est pourquoi quand on demande à Soleri s'il se considère comme l'homme d'un seul rôle, il lance un «no» sonore. Il se considère d'abord comme un comédien, mais qui a beaucoup plus joué Arlequin que les autres rôles.

Soleri met en garde les jeunes qui souhaitent jouer Arlequin. «C'est très dur, prévient-il. Jouer avec le masque n'est pas évident, parce que le visage est couvert. Il faut donc s'exprimer avec tout le corps, les gestes, les positions, mais aussi varier les tons de voix... Parce qu'on ne voit pas ce qui se passe sur le visage du personnage, alors qu'ordinairement, le visage révèle immédiatement ce qu'un homme pense...»

Le comédien espère que le spectacle lui survivra. Il souhaite toutefois ardemment qu'on continue à le jouer dans l'esprit de Strehler. Dans cette veine, il a déjà choisi son successeur. Mais il a attendu la mort de Strehler avant de l'annoncer, car le metteur en scène ne voulait guère entrevoir cette éventualité. L'heureux élu fait partie de la troupe actuelle où il interprète le rôle de Brighella. Enrico Bonavera est son nom. Depuis un certain temps, il remplace Ferruccio Soleri quand la troupe donne deux spectacles par jour. Parions que, comme jadis Soleri l'avait fait avec Moretti, le jeune homme observe dans les coulisses le savoir-faire de son aîné, histoire de découvrir le secret de sa longévité et de l'éternelle jeunesse d'Arlequin.

Collaborateur du Devoir


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