Le Piccolo Teatro de Milan - Petit théâtre, grande histoire

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Hervé Guay
Édition du samedi 19 et du dimanche 20 avril 2008

Mots clés : Giorgio Strehler, Piccolo Teatro de Milan, Spectacle, Théâtre, Montréal, Italie (pays)

« Dans la continuité, mais sans la routine »

Giorgio Strehler dirigeant les répétitions d'Arlequin. Photo: Diego Ciminaghi

L'histoire du Piccolo Teatro de Milan se confond avec la carrière de Giorgio Strehler, qui l'a fondé en 1947 en compagnie de Paolo Grassi. Le premier a veillé aux destinées artistiques de la maison durant 50 ans, tandis que le second l'a administrée jusqu'en 1972 avant d'être appelé à la Scala. C'est dire le caractère mythique de la troupe qui devint, au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, le premier théâtre public d'Italie (teatro stabile) et en est toujours le plus richement doté.

Cette compagnie, qu'on appelle familièrement le Piccolo, doit son nom à la salle de cinéma désaffectée où la troupe de Strehler s'est installée. En effet, cette salle située via Rovello contenait seulement 400 places. Celle-ci n'en servira pas moins de lieu principal de création au Piccolo pendant 40 ans. Depuis ce temps, la compagnie a pris de l'expansion et dispose actuellement de trois salles de spectacle et de sa propre école de théâtre.

Sa réputation, le Piccolo la doit avant tout à Giorgio Strehler, qui y a signé de grandes mises en scène. Son Arlequin fut la première d'une longue série de réussites. Cohabitent dans les spectacles de Strehler une vision sociale aiguisée ainsi qu'un grand raffinement esthétique. L'objectif de la compagnie a toujours été de faire un théâtre de qualité pour tous. Mais son action est parvenue, par la même occasion, à rénover la scène italienne de son temps, qui se cantonnait dans un théâtre routinier.

Si Arlequin, serviteur de deux maîtres est devenu, au fil du temps, le spectacle emblématique de la compagnie, c'est que Strehler n'a cessé de le polir et d'en faire des versions successives, se gagnant à chaque fois de nouveaux admirateurs. Le maître a fait des émules jusqu'ici. Le plus connu demeure le metteur en scène Serge Denoncourt, dont le parcours artistique est marqué par celui de son illustre prédécesseur. D'ailleurs, l'homme de théâtre québécois n'a pas manqué d'y aller de son propre Arlequin en 1994. Beaucoup gardent un excellent souvenir de ce Goldoni enlevé.

De Strehler à Ronconi

À la mort de Strehler en 1997, le Piccolo a de nouveau opté pour une direction bicéphale. L'un des metteurs en scène phares de l'Italie, Luca Ronconi, y est appuyé, à la direction générale, par Sergio Escobar. Ce dernier affirme que le Piccolo est passé par cinq grandes périodes. L'élan initial va de la fondation aux débuts des années 1960. En 1963, le Galileo de Brecht marque l'apogée de cette période durant laquelle le lien était très fort entre le théâtre et la cité. Les manifestations et la contestation caractéristiques des années 1960 changent la donne. Débute une période houleuse, alors que Strehler quitte le navire et forme une coopérative théâtrale, laissant Grassi seul aux commandes pendant quatre ans.

Le retour de Strehler en 1972 assure à la troupe un rayonnement européen, que viendra confirmer en 1983 l'engagement du metteur en scène comme maître d'oeuvre du Théâtre de l'Europe, qui élit domicile à l'Odéon (Paris). Du coup, le Piccolo en vient à se définir lui aussi en tant que théâtre européen. En 1999, l'arrivée de Luca Ronconi conduit l'équipe du théâtre à réinterpréter sa mission, à s'ouvrir à de nouveaux langages scéniques et à accueillir davantage de spectacles étrangers. Ainsi, Lepage y est passé avec Le Polygraphe en 2000.

La continuité avec Escobar

L'Arlequin que le Piccolo vient présenter à Montréal du 7 au 11 mai diffère de celui avec lequel s'était amenée la compagnie au début des années 1960. Mais Ferruccio Soleri y interprète toujours le célèbre serviteur, 40 ans plus tard. Le reste de la troupe cependant est majoritairement issu de l'école du Piccolo, où les plus jeunes ont pris la relève de leurs aînés. «Dans la continuité, nous assure Sergio Escobar, mais sans la routine.»

Il s'agit du fil conducteur de l'action du Piccolo, selon son directeur, que de ne pas vouloir rompre avec la tradition sans s'interdire la recherche. En revanche, il précise que le mandat de la troupe ne va pas jusqu'à l'expérimentation. Distinction qu'il explique sans se faire prier.

«L'expérimentation crée essentiellement des situations improvisées afin de surprendre. Elle se méfie de la tradition et veut rompre avec elle, avec ses pratiques professionnelles et son savoir-faire. La recherche, en revanche, est une relecture de la tradition dans son propre cadre. La recherche essaie d'explorer de nouveaux aspects, de nouveaux langages, mais à l'intérieur du théâtre. Essentiellement, l'innovation s'effectue afin de produire un véritable retour à la tradition en la revivifiant, pas en se contentant de l'imiter. La recherche touche d'ailleurs non seulement les formes théâtrales, mais l'organisation et le fonctionnement du travail théâtral lui-même. Aussi est-ce le devoir premier du Piccolo que de faire de la recherche, alors que l'expérimentation ne fait pas partie de notre mandat... En somme, il ne s'agit pas de rompre brutalement, à l'aide d'effets violents, mais de procéder à des réformes internes qui ont parfois une incidence plus forte encore [sur le spectateur].»

« Chercheur de la scène »

Sergio Escobar connaît bien l'actuel directeur artistique, Luca Ronconi, puisqu'ils travaillent ensemble depuis 17 ans. Selon lui, Ronconi pratique un théâtre d'identification, mais dans le sens créatif et non banal du terme. «C'est ce qui en fait, résume-t-il, non pas un expérimentateur, mais un chercheur de la scène.»

L'autre aspect du travail de Luca Ronconi que Sergio Escobar se plaît à souligner, c'est son implication auprès des jeunes qui viennent étudier à l'école du Piccolo. Il admire chez le metteur en scène son refus de faire quelque concession que ce soit à l'improvisation et au «spontanéisme», marque de commerce d'artistes de la scène aujourd'hui. Selon Escobar, la chose n'empêche pas le metteur en scène de faire participer les élèves de l'école à une recherche collective constante et de les inciter à réfléchir à ce que devrait être le théâtre aujourd'hui.

La compagnie continue donc d'être fidèle à la tradition et ouverte à la recherche. Mais quelle est l'attitude qui prévaut au Piccolo à l'égard de la dramaturgie contemporaine italienne? Sergio Escobar reconnaît qu'il s'agit là d'une question délicate que Luca Ronconi se pose, mais à laquelle il n'a pas encore trouvé de solution miraculeuse.

«Des pièces contemporaines, on en a mis en scène, on a présenté des lectures... Mais, en ce moment, il existe dans toute l'Italie un problème complexe, de ce côté, lié à la langue... Les textes écrits en italien subissent d'énormes influences extérieures, de sorte qu'il y a peu d'invention langagière à l'intérieur de ces textes...»

Bref, s'il faut en croire Sergio Escobar, la dramaturgie italienne a connu des jours meilleurs et c'est pourquoi le Piccolo monte si peu de nouvelles oeuvres.

Collaborateur du Devoir


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