Gaffe stratégique

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Norman Spector
Édition du jeudi 17 avril 2008

Mots clés : Stephen Harper, élections à date fixe, Gouvernement, Élection, Canada (Pays)

En instaurant des élections à date fixe, le premier ministre Stephen Harper a radicalement transformé notre paysage politique et la manière dont nous sommes gouvernés. C'était peut-être là son intention, mais je serais prêt à parier qu'il n'avait pas pleinement mesuré l'impact qu'aura eu sa décision de greffer un tel américanisme à notre système parlementaire britannique. Il était déjà assez difficile de gouverner le Canada sans devoir remettre le pouvoir de déclencher des élections entre les mains des partis d'opposition.

Une grande partie du désordre qui règne sur la colline parlementaire est le résultat direct de la gaffe stratégique de M. Harper. Aujourd'hui, ses députés laissent entendre que le premier ministre peut toujours demander la dissolution de la Chambre si le dysfonctionnement de ses comités -- auquel ils ont eux-mêmes en partie contribué -- perdure. Bien que rien n'empêche légalement le premier ministre de rendre visite à la gouverneure générale, il sait fort bien qu'il devra payer le prix politique de sa décision de tailler en pièces sa propre loi.

Mon pronostic? Les conservateurs vont se sentir de plus en plus frustrés de ne pas pouvoir tirer profit de la faiblesse du chef libéral, Stéphane Dion. Cette situation est à l'origine de la décision des libéraux de constituer la première opposition absente de notre histoire. Elle illustre parfaitement l'impasse législative à l'américaine que feu le sénateur Eugene Forsey (lui-même un adversaire féroce des élections à date fixe) a décrit avec force détails. Selon lui, un tel système est impossible à implanter dans notre système parlementaire. Autrement, l'impasse risque de perdurer, comme c'est le cas à l'heure actuelle.

Or, sans un nouveau gouvernement ou un nouveau parlement capables de nous sortir de l'impasse, nos députés risquent d'encourir le discrédit. En attendant, la campagne de dénigrement à l'encontre de M. Dion continue. Avons-nous déjà assisté à quelque chose de semblable à la campagne que les conservateurs ont lancée contre lui? La publicité négative a beau être de plus en plus répandue au Canada, je ne me souviens pas d'avoir vu des attaques aussi vides sur le plan politique et aussi résolument orientées contre la personnalité d'un adversaire.

M. Harper a emprunté le moment et la nature de la campagne conservatrice au modèle américain. Les élections canadiennes ont traditionnellement été des moments relativement courts et pointus, axés autour d'un enjeu, que ce soit parce qu'un gouvernement avait été défait sur une question de confiance ou parce qu'il avait demandé la dissolution de la Chambre. Aux États-Unis, les campagnes électorales sont devenues interminables et la plupart des débats portent sur la personnalité et la biographie des candidats en lice.

Les injures des conservateurs à l'endroit de M. Dion ont été efficaces à court terme, mais il n'est pas certain que ces tactiques seront toujours à l'avantage de M. Harper. Maintenant que le moment des prochaines élections est entre les mains des libéraux, M. Harper pourrait devoir faire face à un autre adversaire que M. Dion. Quel que soit celui qui sera choisi, mettre en lumière les vertus de M. Harper plutôt que de faire campagne sur une question fondamentale comme le libre-échange, en 1988, pourrait ne pas être la meilleure stratégie si les conservateurs veulent revenir en force avec un gouvernement majoritaire.

Pour cette raison, la récente élection partielle dans le comté de Vancouver-Quadra ne devrait pas être considérée comme le signe encourageant en lequel les conservateurs veulent bien nous faire croire. L'équilibre des forces au Parlement n'était pas en jeu et les libéraux n'ont donc pas pu faire planer le spectre d'un gouvernement conservateur majoritaire. Nous ne verrons pas davantage la pleine portée de l'accord conclu entre M. Dion et la chef du Parti vert, Elizabeth May, avant les derniers jours de la prochaine campagne.

Ironiquement, le succès des attaques conservatrices à l'encontre de M. Dion est la principale raison pour laquelle des élections n'ont pas encore eu lieu. Les conservateurs stagnent dans les sondages eux aussi et il est difficile d'imaginer que les libéraux n'auraient pas déjà fait tomber le gouvernement s'ils avaient eu le bon sens de choisir Bob Rae pour chef.

Aussi longtemps que M. Dion restera en place et que les sondages resteront faibles, il sera difficile de concevoir une question dont conservateurs et libéraux seront disposés à débattre. M. Harper aurait d'ailleurs probablement eu ses élections s'il n'avait pas accepté la demande libérale de fixer une date de sortie pour nos troupes en Afghanistan. Or les flottements de M. Dion sur la question de l'immigration, outre son discours dénonçant l'abandon des objectifs de Kyoto, est tout ce que vous réussirez à obtenir des «principes» des libéraux à l'heure actuelle.

***

Norman Spector est chroniqueur politique au Globe and Mail.

nspector@globeandmail.ca


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