Nom de code: «langouste»
Mots clés : Journal de Québec, Syndicalisme, Média, Québec (province), Québec (ville)
Les syndiqués du Journal de Québec avaient pressenti ce qui les attendait bien avant le début du lock-out, il y a un an

Photo: Presse canadienne
Pas toujours facile de garder le moral. Le 22 avril, il y aura un an que le lock-out aura été décrété au Journal de Québec. Les négociations sont au point mort, le ministre du Travail refuse d'intervenir et le conflit ne déchaîne plus les passions comme au début.
Les gens se sont habitués à lire MédiaMatinQuébec, mais beaucoup continuent de lire Le Journal de Québec. Rares sont les personnalités publiques qui refusent d'accorder des entrevues aux cadres du Journal et aux employés de Canoë. À part Lise Payette, aucun chroniqueur n'a jugé bon de délaisser ses pages pour dénoncer le lock-out. «C'est décevant de la part de certaines personnes», reconnaît le porte-parole des syndiqués, Denis Bolduc. «On ne demandera pas à Nathalie Elgrably de nous soutenir, mais Julius Grey, je pensais qu'il comprendrait. Richard Martineau, c'est décevant aussi.»
Même chose chez les annonceurs. L'homme d'affaires Jacques Tanguay diffuse désormais ses lucratives annonces de meubles dans les deux médias. Quant aux présumés briseurs de grève de Canoë, plus personne n'ose les dénoncer publiquement. Ceux qui ont osé le faire ont dû se défendre devant les tribunaux à la suite des pressions de Quebecor. Beaucoup ont reçu de leurs patrons le conseil de se tenir cois. En somme, c'est «business as usual» dans la belle ville de Québec.
Mais le temps passe, et l'usure fait son oeuvre. Le mois dernier, MédiaMatinQuébec a perdu une autre de ses journalistes, Karine Gagnon, qui a accepté un emploi à la radio. Ils sont au moins six jeunes journalistes à avoir abandonné la lutte depuis le début.
C'est le cas de Stéphanie Desforges, 26 ans, qui est partie après trois semaines pour un emploi aux communications à l'ADQ. «Ma réflexion était enclenchée depuis un certain temps. Je serais partie même s'il n'y avait pas eu de lock-out», affirme-t-elle. «Les gens voient un conflit de travail, mais, en arrière de ça, il y a un débat idéologique et un débat de société sur la qualité de l'information. Vers où ça s'en va? Moi, ça m'inquiète», lance-t-elle.
«Je ne me voyais pas retourner là», explique quant à elle Annie Fernandez qui, à 32 ans, est partie pour fonder sa propre compagnie de rédaction pour les entreprises. «Ce que M. Péladeau et Quebecor veulent faire avec Le Journal à Québec, ce n'est pas ce que je veux. Ce n'est pas pour cela que j'ai voulu devenir journaliste.»
Quebecor souhaite que ses journalistes s'habituent à alimenter son portail Internet (Canoë), voire la télévision. On souhaite qu'ils écrivent des blogues, qu'ils puissent prendre des photos sur le terrain, on parle de leur faire manier la caméra et de les initier à la table de montage. Pour Annie Fernandez, ce virage signe l'arrêt de mort de l'information locale, de l'information de qualité.
«Forcément, si les budgets se retrouvent à Montréal, l'information de qualité à Québec, elle va être où? Avec une salle de rédaction plus petite, avec moins de moyens, on va être pris à faire plusieurs tâches que l'on n'avait pas à faire avant. [...] Avec ce plan de match-là, je ne voyais pas comment je pouvais me réaliser.»
Quebecor n'est pas seul à prendre le virage multiplateforme. À la fin de février, La Presse concluait une entente avec ses journalistes concernant leur participation à Cyberpresse. À Québec, Denis Bolduc affirme que son groupe n'aurait pas hésité à approuver une telle entente. Mais Quebecor, dit-il, ne veut pas s'embarrasser «de balises» en ce domaine.
Impossible d'avoir le point de vue de l'employeur sur cette question, comme sur tout le reste d'ailleurs. Des demandes d'entrevues au Journal de Québec ainsi qu'à Canoë ont toutes été refusées. le groupe Quebecor a toujours fait valoir qu'il devait moderniser son journal, en laissant entendre que ses employés étaient trop gâtés. «On leur demande de passer de 32 à 36 heures et de quatre à cinq jours par semaine. Cinq jours de travail par semaine, vous savez, c'est assez standard en Occident!», déclarait Luc Lavoie à la télévision publique au début du lock-out. Les syndiqués reconnaissent qu'ils ont les meilleures conditions de la profession. Et alors? «Avec Péladeau père, c'était clair, on lui donnait un journal numéro un, il nous donnait des salaires de numéro un!», résume Denis Bolduc, qui, en temps normal, est chef de pupitre.
En mars, le conflit est devenu le plus long de l'histoire des médias francophones au pays, battant le record du journal Le Soleil qui avait été en grève pendant dix mois en 1977. Ceux qui sont restés ont l'impression de mener la bataille de leur vie. MédiaMatinQuébec demeure pour eux une victoire en soi.
Bien avant le début du lock-out, les syndiqués soupçonnaient ce qui les attendait. Au travail, ils avaient donné au projet de journal le nom de «langouste». M. Bolduc ne se rappelle plus trop pourquoi, jusqu'à ce que son jeune collègue lui rafraîchisse la mémoire. «Langouste, c'est le code secret dans les James Bond pour parler du siège du MI 6», lance Jean Laroche. On est loin des films de James Bond, mais la salle de rédaction de MédiaMatinQuébec demeure quand même un lieu secret. «C'est notre quartier général, il y a des éléments de stratégie, explique Denis Bolduc. On est quand même face à des experts en conflits.»
Source de motivation
Non seulement MédiaMatinQuébec s'est attiré la sympathie du grand public, mais il a été reconnu comme un moyen de pression légitime par les tribunaux qui ont rejeté les demandes de Quebecor pour le retirer de la circulation. Taïeb Moalla est convaincu que l'on enseignera un jour le conflit dans les universités. «À ce moment-là, je pourrai toujours bomber le torse et dire fièrement que je faisais partie de "la belle gang des lockoutés du JDQ"», dit-il en riant.
«On est en train de réécrire l'histoire des relations de travail», lance Jean Laroche, à qui le conflit a donné la possibilité d'être chef des nouvelles à 28 ans grâce à MédiaMatinQuébec. Le journal, explique-t-il est une source de motivation. «Le moral est maintenu par le MédiaMatin. Ça occupe les gens. Alors que, sur une ligne de piquetage, le temps passe moins vite.» Il concède que c'est plus difficile pour les autres. Les employés d'imprimerie, par exemple, dont la seule activité consiste à se lever aux petites heures tous les matins de la semaine pour distribuer le journal dans les rues du centre-ville.
On l'oublie souvent, mais les journalistes ne sont pas seuls dans cette aventure. Les employés de bureau et d'imprimerie défendent aussi leurs emplois. Dans le cas des employés de bureau, des femmes pour la plupart, l'employeur veut supprimer 57 % des effectifs. On veut notamment transférer les services de petites annonces à Kanata, près d'Ottawa. Du côté de l'imprimerie, on veut moderniser les installations, ce qui entraînerait aussi des coupures de postes, et on veut baisser les salaires de 30 %.
Dans ses cours, la professeure en journalisme à l'Université Laval Colette Brin a souvent dit aux étudiants de bannir l'adjectif «historique» que les journalistes utilisent à toutes les sauces. Elle reconnaît toutefois que le terme est en partie justifié dans le cas qui nous occupe. «On est en transition vers un nouveau modèle, affirme cette ancienne journaliste de Radio-Canada. Le média papier en a pour trente ou quarante ans.» Même si Quebecor Media est prospère, l'entreprise a des comptes à rendre à ses actionnaires, rappelle-t-elle. «Ils doivent couper dans les dépenses et montrer qu'ils sont prêts à s'adapter aux changements à venir.»
D'emblée, les tabloïds risquent de perdre beaucoup dans le virage Web, poursuit-elle. «Même les tabloïds qui réussissent bien en version papier sont en train de s'implanter sur le Web. [...] Mais ce que l'on constate en Europe et aux États-Unis, c'est que les médias populistes s'en tirent moins bien sur Internet parce que ce qu'ils font est facile à développer sur Internet. N'importe qui peut lancer un blogue sur Paris Hilton, alors qu'un média de prestige peut très bien se définir une niche et toucher une clientèle internationale.»
Dans ce contexte, qui perd? Qui gagne? Au quotidien Le Soleil -- le principal concurrent du Journal de Québec --, on affiche une augmentation du lectorat depuis le début du conflit, même si Le Journal de Québec demeure numéro un. Or, comme le soulignait l'éditeur du Soleil en mars, son concurrent doit donner de plus en plus de journaux pour soutenir son tirage.
Pendant ce temps, un conflit parallèle se poursuit, dont l'importance pourrait être grande. La Commission des relations de travail devra établir au cours des prochains mois si les travailleurs d'agences comme Canoë et Nomade sont des briseurs de grève au sens de la loi. Les syndiqués ont bon espoir d'avoir gain de cause et surtout de faire jurisprudence. Représentés par le puissant Syndicat canadien de la fonction publique, ils ne sont visiblement pas dans le besoin et ont les fonds nécessaires pour tenir une éternité. Mais, comme disait Woody Allen, «l'éternité c'est long, surtout vers la fin».
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