Entretien - Pascal Boniface au pays de l'or noir

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Claude Lévesque
Édition du samedi 12 et du dimanche 13 avril 2008

Mots clés : essais, Pascal Boniface, Livre, Québec (ville)

Auteur de nombreux essais et articles, Pascal Boniface s'est penché sur la plupart des grandes questions reliées à la politique et aux relations internationales. Des sujets aussi graves que la prolifération nucléaire, le conflit israélo-arabe et le terrorisme, mais parfois plus légers, comme le sport et la mondialisation.

Le directeur de l'Institut des relations internationales et stratégiques (qu'il a fondé à Paris en 1990) était cette semaine l'invité de l'Université de Montréal, où il a prononcé une conférence sur «la diplomatie du pétrole». On peut se demander pourquoi «l'or noir» demeure au centre des relations internationales à un moment où la nécessité de le remplacer par des sources d'énergie plus propres commence vraiment à s'imposer dans les consciences.

«Le pétrole pèse toujours d'un poids extrêmement important dans les relations internationales, d'une part parce qu'il y a une tendance à la raréfaction de la ressource et à terme à son épuisement et, d'autre part, parce que les régions dans lesquelles il est situé sont des zones d'instabilité géostratégique, une instabilité qui augmente plutôt que de diminuer», répond Pascal Boniface en entrevue au Devoir.

Ajoutons que la compétition pour l'accès aux réserves disponibles est rendue «de plus en plus féroce» par l'entrée en scène de nouveaux consommateurs, et non les moindres puisqu'il s'agit de l'Inde et de la Chine, et on voit bien que la «pétrodiplomatie» qui a dominé le XXe siècle ne va pas disparaître du jour au lendemain.

«En même temps, on ne peut pas expliquer tous les conflits par le pétrole; on ne peut pas ramener l'ensemble des questions internationales, ou la question du Proche-Orient, ou la guerre d'Irak, à une simple affaire de pétrole, observe le politologue. C'est un élément important de la croissance économique et de la géopolitique, mais ce n'est pas le seul objet de rivalité internationale.»

Ainsi, M. Boniface ne croit pas que les États-Unis ont décidé d'envahir l'Irak simplement pour prendre le contrôle de ses gisements.

«On voit que les États-Unis ont une présence stratégique très forte au Proche-Orient, qui s'explique en partie, mais pas seulement, par le pétrole; Israël constitue pour eux une autre considération dans la région. Les États-Unis n'importent plus que 15 à 20 % de leur pétrole du Proche-Orient, car le Venezuela, le Mexique et le Canada sont devenus des fournisseurs plus importants que l'ensemble de cette région. Il y a donc une sorte de contradiction entre l'augmentation de leur dispositif militaire au Proche-Orient et leur moindre dépendance à l'égard de celui-ci en termes pétroliers.»

Fini l'«afropessimisme»

En même temps, on observe une rivalité croissante entre la Chine et les États-Unis autour des richesses naturelles, surtout énergétiques, de l'Afrique. La présence des deux grandes puissances actuelles s'accroît en Angola et dans le golfe de Guinée, tandis que la crise du Darfour ne peut être comprise «si on n'intègre pas la donnée pétrolière», note M. Boniface.

L'Afrique n'est plus le «continent oublié» qu'il a été pendant la décennie qui a suivi l'effondrement de l'Union soviétique et la fin du monde bipolaire, constate le politologue, qui y voit la raison d'un optimisme prudent.

«Si je suis optimiste pour l'Afrique, ce n'est pas de façon globale mais parce qu'il y a des "succes stories" qui peuvent donner des idées aux autres, précise-t-il. D'une part, on commence à voir la fin de l'impunité pour les dictateurs du continent, comme l'illustre le procès de Charles Taylor. D'autre part, il y a une société civile africaine qui se développe et qui demande un plus grand droit de participer. C'est lent, mais ça se développe. On voit apparaître l'alternance dans certains pays démocratiques. [...] Si je dis que je suis optimiste pour l'Afrique, c'est en réaction à l'"afropessimisme" qui dit que c'est un continent à la dérive. Elle est en retard, c'est clair, mais elle a les moyens d'aller de l'avant: plusieurs grands enjeux de la mondialisation, en matière de démographie, de protection de l'environnement, de lutte contre les pandémies et de matières premières, passent par l'Afrique.»

Pascal Boniface est moins optimiste en ce qui concerne la stabilité du Proche-Orient et les perspectives de démocratisation dans cette région.

«Être optimiste [dans ce cas] est plus affaire de croyance que d'observation. Alors qu'il y a un accord sur le principe d'une paix entre Israël et les Palestiniens, on s'en éloigne un peu plus chaque jour sur le terrain. Ce conflit n'est pas le seul facteur, mais il reste la clé de nombreux problèmes de la région. Tant qu'il ne sera pas réglé de façon satisfaisante, le fossé entre le monde musulman et le monde occidental se creusera», croit Pascal Boniface.

Le politologue cite aussi les inquiétudes qui planent sur le programme iranien, «une menace pour le régime de non-prolifération plus que pour la sécurité de l'Europe ou même d'Israël», l'instabilité persistante en Irak, le «risque d'enlisement» pour l'OTAN et les pays engagés militairement en Afghanistan, de même que «l'extrême fragilité du Liban». «Les espoirs de démocratie dans la région, de même que le rêve des néoconservateurs d'y voir émerger des pays proaméricains, se sont évanouis pour des raisons géopolitiques, dit-il. On voit bien qu'aujourd'hui, quand ces pays votent librement, ils se tournent vers les éléments les plus antiaméricains.»


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