Philosophie - Identités plurielles

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Georges Leroux
Édition du samedi 12 et du dimanche 13 avril 2008

Mots clés : Amartya Sen, Identité et violence. L'illusion du destin, Livre, France (pays)

Amartya Sen, critique du multiculturalisme

Amartya Sen, Prix Nobel d'économie

Photo: Agence France-Presse

Dans le récit autobiographique qu'il rédige en 1998 à l'occasion de la remise du prix Nobel, Amartya Sen revient sur un souvenir de jeunesse qui n'a cessé de le hanter. Alors que toute la culture indienne lui paraissait ouverte sur la diversité, elle se transforma sous ses yeux en position sectaire dès lors qu'elle se trouva assujettie aux nouveaux impératifs de la partition. Né en 1933 au Bengale, dans la région de Dhaka, le jeune étudiant avait recueilli l'héritage d'universalisme de l'école de Tagore, mais il ne put que constater avec quelle rapidité l'assignation d'une identité venait soutenir la violence et créer ce qu'il appela par la suite «l'illusion d'un destin».

Célèbre pour ses travaux sur le choix social et l'origine des famines, Amartya Sen n'est pas seulement un économiste de génie, mais aussi un intellectuel humaniste militant contre les inégalités et désireux de contribuer à la formation de nouveaux modèles du développement. Le recueil de ses conférences de Boston, prononcées durant l'année 2001-02, porte la marque du traumatisme provoqué par la partition de l'Inde: comment expliquer que la revendication d'une identité solidariste et communautaire puisse engendrer la violence, sinon par le fait que cette identité rabat la vision du monde de chacun sur un horizon unique et globalisant? Considérées comme foyers d'identités fermées et fixes, les religions et les civilisations perdent alors leur ferment bénéfique et favorisent le mensonge de l'unicité. Loin d'être dangereuses en soi, les religions ont néanmoins cette tendance à capter la totalité de l'appartenance identitaire et à transformer des individus complexes et pluriels en sujets déterminés par l'exclusion.

Dans ces réflexions, on ne trouvera pas tant une explication de la violence religieuse qu'une critique, aussi rigoureuse que constante, de toute forme de communautarisme et de multiculturalisme. Même si Amartya Sen reconnaît que l'appartenance à une communauté détermine une part essentielle de l'identité, elle ne doit jamais la déterminer entièrement ou exclusivement. Ces conférences ne prétendent pas discuter les positions communautariennes, elles entreprennent plutôt de les déstabiliser en montrant les conséquences néfastes des philosophies de la reconnaissance qui encouragent la séparation et la division. Chaque personne est un complexe d'identités multiples, concomitantes et instables, dans la mesure où ces identités découlent de facteurs contingents. Chacune peut par conséquent exprimer des préférences et, loin de subir la nécessité d'une identité singulière, choisir l'importance relative d'appartenances diverses. Sen se montre sur ce point très fidèle aux grands idéaux libéraux, tels qu'on les retrouve par exemple chez Isaiah Berlin.

Entre liberté et destin

Le modèle de cette liberté emprunte certes beaucoup de sa flexibilité aux analyses économiques de Sen, et on peut parler ici d'une éthique où le libéralisme est à la fois la condition d'exercice des choix de chacun et la norme qui le guide. Mais on y entend aussi une voix profondément indienne qui accepte le sacrifice du moi essentiel et consent à la variété des apparences selon la diversité des responsabilités et des contextes. La leçon de Tagore trouve ici une formulation qui peut surprendre: comment accepter aussi aisément qu'une personne puisse résister à ce qui, en tout cas aux yeux des autres, constitue son identité principale, notamment dans des situations où cette identité contribue à augmenter la violence? Le conflit des hindous et des musulmans, par exemple, ne serait-il que le résultat d'une affirmation illusoire d'identités figées? Peut-on si facilement rééquilibrer les appartenances et se soustraire aux catégories qui incluent et excluent? Pour Sen, le renoncement aux essences est la condition primordiale de la paix.

Le communautarisme contemporain ne peut que renforcer cette illusion du destin qui se nourrit d'un essentialisme de façade. Quand par surcroît des théoriciens se croient capables d'expliquer le mouvement général de l'histoire par des conflits de civilisations, on atteint pour ainsi dire la limite de l'illusion: on finit par croire que les essences dominent les rapports humains et on oublie que chacune de ces civilisations ou religions est traversée de l'intérieur par une somme incalculable de conflits et de différences. À la limite, toutes les catégories qui essentialisent des groupes produisent de l'exclusion et sont potentiellement violentes.

Comme tous les grands penseurs libéraux, Amartya Sen surestime quelque peu la capacité de chaque individu de structurer ses préférences et de les modeler selon les circonstances: s'il est vrai que les identités sont plurielles, et que l'illusion d'un destin commandé par une identité unique doit être dénoncée, il n'en est pas moins vrai que les individus ne maîtrisent pas leurs identités comme s'il s'agissait de simples préférences. Aucun «musulman» n'est certes prisonnier de «l'islam», si on veut dire par là d'un destin revendiqué par une idéologie singulière, mais tout croyant est déterminé socialement par sa croyance et crée à proportion le réseau des solidarités constitutives de ce qu'il considère sa «communauté». Amartya Sen présente donc une forme quasi héroïque de libéralisme et ses critiques très franches des penseurs communautariens, comme Michael Sandel ou Charles Taylor, reposent sur la puissance de la liberté de l'individu rationnel. Qui est-il? Justement, il n'est pas «une identité», ou un soi authentique, mais un complexe d'affiliations dont il joue comme d'une combinaison. Cet individu existe-t-il? C'est le sage de Tagore, certes, ou le grand héros libéral, mais on ne le rencontre pas souvent dans la rue.

On lira ces conférences avec beaucoup d'intérêt, en particulier concernant le témoignage qu'elles offrent des impasses du multiculturalisme britannique et notamment la critique du système des écoles confessionnelles communautaires. La richesse de l'expérience de Sen transparaît à chaque page, son immense culture aussi, et on ne peut qu'admirer sa capacité de transcender les frontières en réalisant cet idéal de l'homme universel qui lui fut transmis par son maître Tagore. Que cet idéal doive être inlassablement poursuivi, nul n'en doute après avoir lu ce livre vif et clair, mais que sa réalisation soit à portée de main en fera douter plus d'un.

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Collaborateur du Devoir

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Identité et violence. L'illusion du destin

Amartya Sen. Traduit de l'anglais par S. Kleiman-Lafon, Odile Jacob, Paris, 2007, 271 pages


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