Patrimoine - Les 400 ans d'un Québec national

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Michel Lapierre
Édition du samedi 12 et du dimanche 13 avril 2008

Mots clés : Éditions Trois-Pistoles, Aurélien Boivin, Contes, légendes et récits de la région de Québec, Livre, Québec (ville), Québec (province)

Les organisateurs des fêtes du 400e anniversaire de Québec auraient pu ajouter les simples mots «et DU Québec». Ils ont préféré l'esprit municipal à l'esprit national. Pourtant, 1608 marque non seulement la naissance d'une ville mais aussi l'origine d'un peuple. La lutte entre l'esprit de chapelle et la conscience historique reste passionnante...

En 1912, le Français Louis Hémon constatait le ton «un peu apitoyé» que prennent les Montréalais pour parler des habitants de Québec, ces «grands-parents restés au village». Aveuglé par son orgueil, Montréal oublie, même aujourd'hui, que c'est le Québec entier qui garde, hélas, des allures villageoises!

Malgré les apparences, la Vieille Capitale et les alentours ont, sur nos rêves les plus actuels et les plus fous, beaucoup à nous apprendre, arriérés que nous sommes tous. Le recueil Contes, légendes et récits de la région de Québec, fruit du labeur et de l'érudition d'Aurélien Boivin, historien de la littérature, en est la preuve convaincante.

C'est dans cet ouvrage massif que nous retrouvons le texte d'Hémon sur les paradoxes d'une ville à la fois jeune et surannée. Selon l'écrivain, la Vieille Capitale représente, dans une touchante caricature, autant la vive opposition entre l'Europe et le Nouveau Monde que la fusion de leurs «deux arômes».

Dans le village huron, situé près de Québec, le charme du premier matin de l'Amérique apparaît encore vers 1816. Philippe Aubert de Gaspé père l'associe à la légende du Grand Serpent qu'un membre de la tribu lui raconte en échange de gorgées d'eau-de-vie. Gaspé la rapporte sous la forme d'un récit évocateur, publié cinquante ans plus tard dans la revue Le Foyer canadien.

Selon la légende, le serpent géant de la rivière Saint-Charles, en réalité le petit manitou, a demandé à un Huron nuisible, le Carcajou, d'abjurer le christianisme pour qu'il le prie, comme le faisaient les anciens. «Si tu retournes à la religion chrétienne, je me vengerai sur toi et sur toute ta race», a prophétisé le Grand Serpent. Il a laissé planer sur la nation huronne la menace d'une agonie culturelle sans fin, pire que la mort.

Le Carcajou a-t-il définitivement apostasié? Le Grand Serpent a-t-il châtié les Hurons? Même s'il boit de l'eau-de-vie, le conteur reste vague. La légende du Grand Serpent est la fable de l'incertitude, conte que les Amérindiens nous ont légué pour nourrir une angoisse collective, terrible mais féconde.

À sa manière, Louis Fréchette, l'écrivain qui, dans Originaux et détraqués (1892), a le mieux dépeint, au XIXe siècle, l'âme populaire de la région de Québec,

exprime avec humour et acuité cette inquiétude inéluctable. Il met en scène le célèbre Drapeau, vieillard farouche, connu de tous les enfants de la Basse-Ville et même de la Haute-Ville.

Vers 1854, debout sur une falaise, brandissant «un gourdin énorme», les yeux tournés vers la citadelle, le campagnard hurle: «Damnés Anglais!... Nation d'assassins! Tirez, tirez vos canons!... Si le bon Dieu est juste, il finira bien par vous chasser d'ici... »

Dans l'église de Saint-Michel-de-Bellechasse, en 1763, son grand-père, en écoutant le curé prêcher la soumission aux vainqueurs britanniques, s'était écrié: «Voilà assez longtemps que vous prêchez pour les Anglais, prêchez donc un peu pour le bon Dieu maintenant!» Il était devenu fou.

Quant au père de Drapeau, dès qu'il franchissait les remparts de Québec vers 1805, il explosait de colère: «Maudits Anglais!... Il y en a plein les rues. Des guérites à toutes les portes!... Ah! si le Bonaparte pouvait donc venir!... » À la défaite de Napoléon à Waterloo, dix ans plus tard, il perdait la boule à son tour.

En 1860, lors de la venue du prince de Galles à Québec, heureusement qu'il reste Grelot, lui aussi très connu des enfants. «Grelot! Grelot! Grelot!», crie la foule enthousiaste qui, tout en acclamant le prince, vient d'apercevoir un vieillard déguenillé, armé «d'un énorme gourdin». On ne sait plus qui elle applaudit: l'héritier du trône d'Angleterre ou l'ineffable excentrique qui rage chaque fois qu'il entend son surnom.

Après tout, les deux sont hors du commun. Même à Montréal, Grelot, voyageur d'occasion, a été reconnu dix ans plus tôt. «Grelot! Grelot! Grelot!», la clameur risquait de faire voler en éclats les fenêtres de la place Jacques-Cartier. Le pauvre murmurait un résumé larmoyant de notre histoire: «Ils sont encore pires qu'à Québec.»

Beaucoup plus tard, dans la Vieille Capitale, près des remparts si chers aux Anglais, un son surgit: «Grelot!» C'en est trop! «Il y en a jusque dans les murs!», conclut le malheureux.

Du fond de l'éternelle tragédie de Grelot, qui est aussi la nôtre, un Anglais sauve l'honneur national. Pour célébrer le quatrième centenaire, Québec voulait inviter la reine, mais Stephen Harper a dit non...

***

Collaborateur du Devoir

***

Contes, légendes et récits de la région de Québec

Aurélien Boivin, Éditions Trois-Pistoles, Notre-Dame-des-Neiges, 2008, 802 pages


Vos réactions


originaux... - par Gérard Lépine (lepinegerard@yahoo.fr)
Le samedi 12 avril 2008 11:00

esprit de chapelle - par philippe de neuville (aphilippe@numericable.fr)
Le samedi 12 avril 2008 06:00

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com