Dany en série

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Danielle Laurin
Édition du samedi 12 et du dimanche 13 avril 2008

Mots clés : Boréal, Je suis un écrivain japonais, Dany Laferrière, Livre, Québec (ville)

Dany Laferrière... sans son kimono

Photo: Pedro Ruiz

Il ne devait plus écrire de roman. C'est ce qu'il avait dit, une fois terminés les dix volumes qui composent son Autobiographie américaine. Mais Dany Laferrière n'a pas tenu sa promesse.

Tant mieux. Je suis un écrivain japonais arrive comme un cadeau. Un vrai cadeau. Tout enrubanné de rire et de légèreté. Extrêmement coloré. Impossible de résister.

Imaginez une boîte à surprises. Vous l'ouvrez, et hop, un petit bonhomme hirsute sort la tête. Puis un autre, puis encore un autre... Ça ne finit plus.

Combien y en a-t-il au juste? Impossible de faire le compte. Mais ce qui est frappant, c'est qu'ils ont tous la même tête. Celle de qui, vous pensez? Celle de l'auteur, oui. Mais est-ce vraiment lui?

Qui est Dany Laferrière au juste? Un Haïtien? Un Caribéen? Un francophone? Un Montréalais? Un Américain? Pourquoi pas un Japonais?

Bon, il est écrivain. Mais un écrivain qui n'écrit plus est-il encore un écrivain? Et qu'est-ce qu'un écrivain au juste? Quel est son rôle, sa fonction? Au fait, qui décide qu'on est vraiment écrivain? L'éditeur? Les médias?

Ce n'est pas moi qui pose toutes ces questions. C'est lui, Dany Laferrière, dans Je suis un écrivain japonais. Mais sans en avoir l'air, bien sûr. Futé, le gars.

Il nous amuse, nous éblouit, multiplie les tours de magie. Il dérape, il divague, il délire complètement. Il nous égare, quoi. Il brouille les pistes entre rêve et réalité. Tout ça avec une désarmante simplicité.

Mais attention. Derrière, ou en coulisses, disons, quelque chose d'autre se joue. Quelque chose de secret. À quoi nous avons accès par moments, comme si quelqu'un soulevait le rideau pour nous, le temps de crier ciseau.

Comment dire? Il y a des perles dans ce livre. Des perles littéraires. Et des perles philosophiques. Des perles sociologiques, politiques, aussi. Des perles humaines, est-ce que ça se dit?

À quoi bon tout cataloguer? Il y a des perles rares, voilà tout. Mais disséminées ici et là. Il suffit d'ouvrir l'oeil. En voici une, tiens. Au tout début, à la page 16, précisément. Ça parle d'écriture, du livre à venir.

Mais ça parle de la vie, tout aussi bien. Vous n'avez qu'à remplacer le mot «livre» par le mot «vie». Et le mot «écrire» par «vivre». Vous verrez bien...

«On retourne dans sa tête les images qu'on voudrait voir dans le livre. On aimerait surtout qu'elles s'infiltrent dans notre chair, se mélangent à notre sang, pour qu'on puisse écrire avec notre pied, c'est-à-dire sans y penser. C'est pas facile de changer une idée en émotion.»

Il y a, au passage, cette phrase, qu'on voudrait avoir soi-même écrite: «Le désir c'est la distance à parcourir entre la soif et la fontaine qui recule au fur et à mesure qu'on avance vers elle.»

Il y a des pièces d'anthologie. Le chapitre sur le secret, vers la fin, en est une. Tout le chapitre au complet. Pages 249 à 251, en fait. Si vous ne deviez lire que deux pages, à mon avis, ce seraient celles-là.

Un avant-goût? Allez... «Un secret en cache toujours un autre qu'on veut vraiment cacher. Il y a des couches de secrets. Quand tout est secret, on se demande bien ce qui reste de vraiment secret. Un geste spontané, peut-être.»

Non, je ne vous raconterai pas l'histoire de Je suis un écrivain japonais. Si vous avez ouvert le journal, écouté la radio, regardé la télé ou navigué sur Internet récemment, vous savez déjà de quoi il s'agit... ou à peu près.

Bon, au cas où, je précise quand même que l'auteur se met lui-même en scène (mais est-ce vraiment lui? Qui est Dany Laferrière? Etc.). Et qu'on le voit en train de ne pas écrire le roman qu'il a promis à son éditeur.

Mais ce roman, pourquoi l'écrirait-il? Tout le monde en parle, tout le monde l'acclame déjà. Même au Japon. Surtout là-bas. Je suis un écrivain japonais: le titre à lui seul se suffit, non?

Fascinante mise en abyme. Nous voici à l'autre bout en train de lire un livre, dédié «à tous ceux qui voudraient être quelqu'un d'autre», un roman que Dany Laferrière (mais est-ce vraiment lui, etc.) n'écrira pas. Bref, il a tenu sa promesse.

Et vous savez quoi? Jamais l'écrivain de 55 ans ne m'a semblé aussi libre. Dans le style, le propos. Libre, donc lui-même. Paradoxal, énigmatique, multiple, Dany Laferrière. Certes. Qui ne l'est pas? Lui, en tout cas, il n'en démord pas. «Pour moi, c'est simple: tout est sérieux, et rien de l'est vraiment. C'est ainsi que j'avance dans la vie.» Je, c'est-à-dire qui? Est-ce vraiment Dany Laferrière qui parle dans son roman? Qui est-il vraiment? Etc.

Pour le reste: «On doit tenir le lecteur en alerte. Je ne sais pas pourquoi. C'est une insulte à l'art d'écrire. Si le lecteur se révèle incapable de rester éveillé pour lire un livre qu'il aurait lui-même décidé de lire, alors qu'il s'endorme.»

***

Collaboratrice du Devoir

***

Je suis un écrivain japonais

Dany Laferrière, Boréal, Montréal, 2008, 264 pages


Vos réactions


Être quelqu'un d'autre ? - par Serge Bouchard
Le mercredi 16 avril 2008 15:00

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com