Hollande - La vieille dame et la mer
Mots clés : Hollande, Eau, Tourisme, Pays-Bas (Hollande) (pays)

Avec les années, sa silhouette est devenue unie, maigre et longue, rongée par le labeur, le vent, la mer et les saisons. Femme de pêcheur, de tourneur-fraiseur, de fossoyeur, de bonimenteur... Elle les a tous usés, un après l'autre: la maladie du pêcheur, la névrose du tourneur, la cirrhose du croque-mort, les excès du bonimenteur.
Tania a pour les hommes une drôle de définition: «Il m'a toujours semblé que Dieu, en créant l'homme, avait toujours un peu surestimé ses possibilités.» Elle ne sait même pas que ce n'est pas d'elle. C'est d'Oscar Wilde, dans sa phase hétéro. Elle l'a déjà entendu quelque part, sur les plages d'Ijmuiden ou de Bergen. Car c'est ici son territoire.
Ce sont les étendues de sable les plus proches d'Amsterdam, là où de jeunes rouquines et de non moins jeunes blondinets échangent leurs premières caresses et fument ce qu'il reste de fumable. Là où des kilomètres de sable battu par les vents voient sporadiquement quelques touristes perdus, la plupart allemands et versés dans les bienfaits du goémon en terre batave. Car ici, on cultive l'art de tout protéger, puisque cela a été dur à obtenir. La plage, les polders, les canaux, le soleil...
Pendant toute l'année, ces kilomètres blonds voient défiler des «locaux» qui promènent plus que souvent quelques quadrupèdes attardés à la recherche d'une pissotière bienveillante ou d'une partenaire de bac à sable. Mais tout cela est encadré, surveillé, ramassé, étudié. On s'est aperçu, par exemple, que l'urine de caniche est un véritable prédateur pour le crabe tandis que le sable mouillé de ce coin est un irritant pour le pinscher nain. Les mouettes et affiliées sont toutes baguées, certaines portant des émetteurs, sortes de boîtes noires du goéland en perdition ou en phase terminale. «Ici mouette n° 32, ai perdu compagne depuis deux jours au nord d'Ijmuiden.»
Quand une moule non indigène se ramasse sur le sable pour profiter de la marée, elle est tout de suite déportée vers un laboratoire d'analyse. On ne badine pas avec l'étrangère.
La rencontre d'un berger allemand avec une setter très irlandaise n'a pourtant rien de scientifique ni de très tripant côté statistiques. C'est plutôt quelque chose de véritablement cérébral... Les museaux se croisant dans les embruns, les jeux de pattes à travers les galets, les oreilles à l'unisson de la musique marine. Les pitous rivalisent d'adresse câline dans ce coin peu connu de la Hollande... et ont presque tous les droits.
Et quand ce ne sont pas les canins qui jouissent, ce sont les chevaux qui prennent la relève. La classe moyenne d'Ijmuiden a depuis longtemps abandonné le bateau pour prendre le cheval comme signe de richesse extérieure. Avant ou après l'école, les ados des belles maisons ont autre chose à faire que d'aller faire un tour dans un rave-party ou de se demander si le futur est antérieur. On selle Pomponnette, puis direction la plage.
On y flirte le grand blond à l'alezan énervé par les vents ou la rouquine de la rue Den Haag qui vient de se payer un deuxième arabe en deux ans (on parle ici, bien sûr, de race chevaline).
Après ou avant l'école, après ou avant le travail, après ou avant la retraite, on galope et on trotte sur la plage, véritable autoroute des passions amoureuses, le Blue Bonnets de la drague locale. Et les pauvres d'Ijmuiden? Ils regardent passer les chevaux, comme d'autres regardent passer les trains, à la recherche du temps perdu. Les exclus d'Ijmuiden, ce sont ceux et celles qui n'ont pas encore de selle.
Tania Harrems les connaît tous, elle qui a élu domicile sur la plage. Avec l'argent de tous ses veuvages, elle a acheté une vieille maison abandonnée entre les dunes. Une maison de docteur qui avait mauvaise réputation dans les années 50: on y venait plus pour mourir que pour s'y faire soigner, car ce docteur Hymnus donnait à ses patients des remèdes ou des conseils qui leur accordaient tout au plus quelques semaines à vivre.
De mort en mort, de fiole en fiole, de fausses rumeurs en vrais drames, le docteur s'est suicidé un soir de décembre d'un coup de rasoir jugulaire. On l'a retrouvé au petit matin de la Nativité, près de la digue, baignant de son sang quelques crustacés attirés par le fait divers. Les mouettes s'attaquaient déjà aux yeux, les cheveux goûtaient le salé, le nez excitait les crabes.
Quand Tania a pris possession de cette maison hantée pour quelques poignées de florins, la maigrichonne n'avait déjà plus d'âge. Elle a pourtant décidé de tout changer: abattre des murs, refaire le toit et peindre. Les vitres doublées de mica regardaient l'océan et semblaient gondolées par les vents. Le feu courait dans la cheminée, c'était fin septembre. Et c'est assise près de la cheminée, après sa quatrième vodka, que Tania a eu un flash. Elle ouvrirait un salon de thé.
Un salon de thé... Elle qui détestait les manières et les Anglaises: une vieille histoire de cocufiage mesquin, où une infirmière britannique avait soulevé pour quelques mois son premier tourneur-fraiseur. Depuis ce temps, elle avait comme dénominateur commun de rejeter la dentelle, la bière rousse, les strophes shakespeariennes et tous les dérivés du thé!
Mais ce soir-là, l'idée du premier salon de thé ensablé en mer du Nord était née. Aujourd'hui, le salon de Tania est l'endroit le plus fou et le plus branché de la plage d'Ijmuiden. On y rencontre aussi bien des intellectuels de l'environnement canin que des déçues de la condition humaine. Il y a parfois quelques punks sur le retour, des cavalières élancées et des élégants à la moustache raidie. J'ai même aperçu, un soir, une soeur un peu rabougrie qui récitait des litanies tout en grignotant des proferjties (sortes de crêpes minuscules), une tasse de thé à la main.
Et Tania règne sur tout ce monde, distribuant les compliments, les insultes encadrées, les gâteaux, les menus et les 40 sortes de thé. Elle agit un peu comme une psy de la plage, rassurant les uns et enfonçant les autres. Elle a aussi une thérapie incontournable: la bicyclette.
Quand vous parcourez la piste cyclable qui va d'Ijmuiden à Bergen aan Zee (environ 40 kilomètres), plein vent dans les narines et l'échine courbée par l'effort, les rebords de la mer du Nord vous font oublier très vite les soucis quotidiens ou les névroses passagères.
Tania a d'ailleurs toujours prétendu que ses escapades à bicyclette, seule pendant la nuit, avaient été le meilleur moyen de se passer des hommes, des compliments et des artifices. Lorsqu'elle enfourche son vélo noir, la silhouette se fond sur l'engin. Comme une grande carcasse qui déroule des vrilles à la même cadence, lentement. Le vent fait danser le sable. Les joncs sont couchés et la une ne veut pas se tromper d'océan. Quelques oiseaux de malheur stimulent les digues rencontrées...
Il y a quelques mois, Tania a disparu. Je l'ai appris d'une amie qui pédalait souvent avec elle. Elle s'est éteinte sur la plage. Après une bonne heure de bicyclette, elle a laissé tomber son bazou et a voulu s'asseoir sur la plage. Elle a maudit des jeunes qui fumaient un peu plus loin et respiré un grand coup. Elle a ouvert ses bras vers la mer, comme pour happer tout le vide qui la séparait de l'eau. Elle s'est levée doucement et s'est dirigée vers le large. Quelques algues s'étaient accrochées à son pantalon de flanelle. Les témoins disent qu'elle ressemblait à un drapeau. Arrivée au bord des premières vaguelettes, elle s'est agenouillée et a prononcé une dernière injure vers une mouette volubile. Et s'est allongée de tout son long dans l'eau pour y faire une dernière fois des ronds et faire peur aux crabes.
Près de son salon de thé, on a planté une croix noire sans aucun nom dessus.
Et les chevaux et les chiens continuent à chanter.
Pourtant, la lune, ce soir-là, s'était trompée d'océan.
En vrac
- Il est très facile de trouver de l'hébergement dans les environs d'Ijmuiden et surtout de Bergen. De nombreux guest houses et bed and breakfast jalonnent le village et les bords de plage. Comptez de 150 $ à 200 $ la chambre double, petit-déjeuner compris.
- Pas la peine d'apporter son vélo du Canada, la Hollande compte plus de petites reines que d'habitants. N'importe quel hôtel ou B&B peut vous en fournir ou vous en louer un.
- Dans la même région, à Alkmaar, un festival du fromage se déroule chaque vendredi, d'avril à octobre.
- Dans la ville de Bredevoort, qui fait beaucoup dans la fierté de ses canaux, il y a chaque soir d'été des illuminations et des promenades dites romantiques sur de mini-bateaux-mouches. La musique déclinée le long de la promenade est très proche des sonneries bavaroises et des odeurs de houblon. Romantik oblige!
- Renseignements: Bureau de tourisme de la Hollande, New York, 212 379-7360, 212 370 9507 (télécopieur), information@holland.com. www.holland.com.
Collaborateur du Devoir
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