Manège militaire de Québec - Reconstruire ou pas ?

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Frédérique Doyon
Édition du mardi 08 avril 2008

Mots clés : Régis Labeaume, Conseil des monuments et sites du Québec, Manège militaire, Canada (Pays), Québec (ville)

Les ruines du Manège militaire de Québec incendié vendredi. Comme tous les plans originaux de l'architecte Eugène-Étienne Taché existent toujours, le bâtiment pourrait être reconstruit à l'identique.

Photo: Agence Reuters

Après l'effusion, la réflexion, puis l'action. Reconstituer le Manège militaire de Québec, rasé par un incendie vendredi dernier, n'est pas une mince affaire, rappelle le Conseil des monuments et sites du Québec (CMSQ), qui invite à une réflexion plus approfondie sur ce geste et sur le site.

D'autres voix insistent sur une reconstruction à l'identique et rapide.

La cause du maire de Québec Régis Labeaume a été entendue. «Nous sommes résolus à explorer toutes les possibilités de reconstruction de l'édifice, qui illustre si bien la fière histoire militaire de la ville de Québec», a déclaré hier le premier ministre Stephen Harper, que M. Labeaume pressait de reconstruire le Manège militaire le plus rapidement possible.

«On n'a pas besoin d'une enquête pour prendre une décision sur la reconstruction. Elle doit être prise, puis ça doit être fait le plus rapidement possible», a renchéri le premier ministre Jean Charest lors d'un point de presse tenu à Montréal.

Le CMSQ tenait quant à lui un discours plus nuancé invitant les élus à «une réflexion qui soit basée sur la connaissance plutôt que sur des éléments affectifs», affirmait au Devoir sa présidente et directrice générale.

Louise Mercier soulignait la nature «extrêmement sensible» du site, destiné à des fins militaires à une époque où il se trouvait en périphérie de la ville. Dans le contexte de sa localisation centrale d'une ville moderne, «peut-être que c'est le moment de réfléchir à l'utilisation du site», suggère-t-elle tout en laissant le temps à son propriétaire, le ministère de la Défense, de déterminer ses besoins et intentions.

Chose certaine, le CSMQ refuse toute l'approche du façadisme, qui préserverait les éléments originaux dans un nouvel ensemble architectural contemporain.

«Il faut s'interroger sur l'usage, croit aussi l'expert en patrimoine Luc Noppen, mais on ne peut pas échapper à l'obligation de refaire le Manège», tranche cet ancien résidant de Québec, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain de l'UQAM, que Le Devoir a joint à Paris hier. Repenser l'usage s'impose selon lui à cause des coûts élevés d'une reconstitution qu'il faudra rentabiliser -- impossible à moins de 60 millions de dollars à son avis -- et de l'emplacement du site sur les Plaines.

Le sens d'une reconstruction

Y a-t-il d'autres exemples de reconstitutions de monuments à valeur patrimoniale? Mme Mercier évoque l'église Saint-François de l'île D'Orléans, M. Noppen rappelle que la cathédrale Notre-Dame de Québec, incendiée à deux reprises et reconstruite à l'identique (avec améliorations) en 1922, a été classée dans les années 1960 «comme authentique bâtiment ancien».

«Il y en a plus qu'on ne pense», affirme Dinu Bumbaru, secrétaire général de l'ICOMOS, l'organe consultatif du Comité du patrimoine mondial de l'UNESCO, en citant les exemples internationaux du Parlement de Bretagne à Rennes, le château de Windsor de Londres. Réduite en cendres il y a moins de deux mois, la porte médiévale fortifiée de Séoul sera reconstituée d'ici trois ans au coût de 23 millions de dollars. M. Bumbaru a d'ailleurs reçu plusieurs messages compatissants de la Chine et de la Corée à propos de l'incendie de Québec.

L'ICOMOS, qui associe le Manège militaire à l'ensemble patrimonial de la vieille ville de Québec, «espère vivement que le gouvernement canadien assure[ra] rapidement la protection des vestiges en vue d'engager le projet de restauration de cet édifice patrimonial», a écrit M. Bumbaru dans une lettre au premier ministre Charest.

Le verdict de reconstitution intégrale repose sur plusieurs motifs. M. Noppen rappelle le cas de la tour Saint-Marc à Venise, effondrée en 1912 et reconstruite à l'identique (avec améliorations), qui a fait jurisprudence en matière de protection patrimoniale, reléguant aux oubliettes l'idée que reconstruire un bâtiment ancien ne valait pas la peine.

«C'est là que s'est développée l'idée que quand un bâtiment disparaît pour raison de force majeure, on est légitimé de le reconstruire rapidement», dit-il, précisément pour créer l'illusion de l'authentique.

Édifice coup de coeur

À l'échelle nationale, l'urbaniste Marcel Junius, qui plaide lui aussi pour une reconstitution originale, résume: le Manège constitue «un des éléments qui ont composé, au fil du temps, la personnalité de la ville de Québec; c'est une icône», dit-il, rappelant que l'on détient tous les plans originaux de l'architecte Eugène-Étienne Taché, «jusqu'au dernier clou».

Les témoignages de tristesse des derniers jours en attestent: l'édifice «coup de coeur des citoyens», note Mme Mercier, occupe une place importante dans l'imaginaire des Québécois, par son architecture et par son rôle militaire dans l'histoire. Québec, faut-il le rappeler est fondé sur une conquête. La ville fortifiée a même donné son nom à l'expression désignant «un lieu difficile à prendre».

Conçu par Eugène-Étienne Taché en 1884-1888, sur le modèle des vieux châteaux français, le Manège abritait le Régiment des Voltigeurs, la plus vieille unité militaire canadienne-française encore existante. Il a été désigné lieu historique national en 1986.

«Le propos de Taché était de reconstruire une identité à la française de Québec, explique M. Noppen. Il a inséré dans la ville des bâtiments [dont l'architecture] date de l'époque de Jacques Cartier à Champlain. Il a réinscrit l'histoire de Québec dans son paysage construit.»

Si le Manège militaire s'inspire du tout premier bâtiment de la Renaissance française, le château de Chaumont, le Parlement, aussi l'oeuvre de Taché, a été conçu sur le modèle du palais du Louvre. On doit aussi à l'architecte les premiers plans du Château Frontenac, le Club de la garnison, le monastère des Franciscaines de Marie et le monument commémoratif sur la place George-V qui forment le «parcours d'apparat» que le lieutenant-gouverneur devait emprunter pour l'ouverture de la session, rapporte l'historien d'architecture.

Un symbole

À la lumière de cette riche histoire architecturale, on comprend pourquoi les critiques d'hier tournaient autour du possible manque de protection du bâtiment, non muni de gicleurs. «Il faudrait peut-être faire des audits de protection des biens patrimoniaux, pas seulement contre les promoteurs, mais aussi contre le feu», signale Dinu Bumbaru.

Si l'incendie de vendredi a déclenché autant les passions, c'est au moins le signe positif que «les citoyens de Québec sont attachés à leur patrimoine», note Anne Guérette, présidente d'Héritage Québec et conseillère municipale.

Le Manège militaire prend donc valeur de symbole à l'heure où plusieurs éléments du patrimoine bâti de la capitale sont menacés, de la façade de l'église Saint-Vincent-de-Paul, au couvent des Dominicains en passant par la chapelle des soeurs Franciscaines de Marie.

Qu'il s'agisse de démolir ou de reconstruire à l'identique, ces choix doivent toujours être faits de manière experte et éclairée, et en tenant compte du génie du lieu, disent chacun à leur manière M. Bumbaru et Mme Mercier.

«Il y a eu de positions très néoconservationnistes dernièrement, estime la présidente du CMSQ. Même si Québec est une ville très patrimoniale, elle n'est pas figée dans le temps. C'est important de s'assurer qu'il y ait un bon contrôle des transformations, que l'on fasse des choix judicieux et que l'on intègre, si besoin est, de nouveaux bâtiments qui contribuent au patrimoine de demain.»


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