L'Entrevue - Prophète de malheur

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Stéphane Baillargeon
Édition du lundi 07 avril 2008

Mots clés : sociologie, Mike Davis, Livre, États-Unis (pays)

Les sujets déstabilisants s'accumulent dans l'oeuvre du sociologue américain Mike Davis

L'essayiste américain Mike Davis

Le style, c'est l'homme. Ses sujets aussi. D'une manière comme de l'autre, l'essayiste américain Mike Davis annonce quelque chose de terriblement intéressant. Ses deux avantages comparatifs marqués fusionnent d'ailleurs très bien dans les titres de ses livres, même en traduction: Le Pire des mondes possibles, Planète Bidonvilles, Au-delà de Blade Runner, Petite histoire de la voiture piégée et son dernier pamphlet à la dynamite traduit en français: Le Stade Dubaï du capitalisme...

Chaque fois, dans ces brûlots comme dans ses nombreux articles, le sociologue revendiquant une filiation de gauche persistante et obstinée déploie une formidable mécanique analytique permettant de lier la grande et la petite histoire, le monde et quelques destinées personnelles, la planète et deux ou trois villes grouillantes. «Je défends deux projets généraux», explique-t-il en entrevue au Devoir quand on le force à l'autoanalyse de sa propre production depuis quatre décennies.

«D'un côté, dans certains livres, je propose un portrait des cités supernovas, Los Angeles, San Diego, Las Vegas. D'un autre côté, je développe une sorte d'histoire de la mondialisation en m'attardant sur un double aspect: les mutations structurelles et les tragédies humaines. Dans ce cadre général, mon livre sur l'histoire de la voiture piégée peut être vu comme un dérivé du travail sur la mondialisation.»

Qui d'autre aurait pu oser découper cette tranche dans le saucisson de l'histoire du XXe siècle? Buda's Wagon -- du nom de l'anarchiste Mario Buda qui a le premier utilisé cette «bombe du pauvre» le 16 septembre 1920, sur Wall Street, à Manhattan -- est maintenant traduit en «cinq ou six langues», mais pas encore en espagnol «parce que l'éditeur trouvait le livre trop peu critique de l'ETA», l'organisation terroriste basque.

Mike Davis explique avoir vu de ses yeux «les effets terrifiants» d'attentats à Belfast au milieu des années 1970. «Qui aurait pensé que cette arme allait causer autant de dégâts et être aussi efficace, même contre des armées techniquement suréquipées? Il n'y a pas de défense contre ce nouveau niveau d'insécurité urbaine, et nous n'avons pas encore vu la fin de cette histoire.»



Un parcours peu ordinaire

Les sujets déstabilisants s'accumulent dans son oeuvre. Il s'est aussi intéressé à l'épidémie de grippe aviaire et aux casinos. Il faut dire que cet auteur atypique défend lui-même un parcours peu ordinaire. Né dans une famille pauvre et catholique de Californie, athée depuis l'âge de sept ans, il a quitté l'école à l'adolescence pour mieux y revenir après un long détour prolétarien. Il a été équarrisseur dans un abattoir, chauffeur de bus et camionneur. «J'étais très mauvais comme chauffeur, confie-t-il. Je n'ai pas réussi à gagner ma vie avec ce métier.» Il a poursuivi ses combats en solitaire, dans la rue et dans les livres, parfois vers l'un à travers l'autre.

«Comme c'est souvent le cas avec les autodidactes, j'ai des goûts disparates, et même assez bizarres», résume ce spectateur engagé, maintenant dans la jeune soixantaine, joint à sa résidence californienne. Il exagère un brin puisqu'il a effectué un bac et une maîtrise, en plus de recevoir plusieurs prix et bourses de prestige. Aujourd'hui, Mike Davis enseigne l'histoire à l'Université de Californie, à Irvine.

Ce marginal ne renie pas ses influences marxistes et se définit comme «un socialiste à l'ancienne mode [old fashion] comme [le prédicateur] Billy Graham est un baptiste». Il rit un peu de sa formule. «Je ne suis pas marxiste dans un sens orthodoxe, ajoute-t-il. Je continue par contre à m'identifier très fortement à la tradition socialiste.»

Homme de revues (Socialist Review, The Nation, New Stateman) et essayiste de choc, Mike Davis ne jargonne jamais. Bien au contraire. Il avoue par exemple ne rien comprendre aux écrits de penseurs «volontairement obscurs» comme Jacques Derrida. Styliste d'une redoutable efficacité, il accouche page après page de formules frappantes. Ses textes sur des sujets difficiles et sombres, bourrés d'informations et d'analyses, se lisent comme des romans, ou presque.

Justement. Il confie avoir beaucoup compulsé Sartre et Zola et même vouer un culte à la série des Rougon-Macquart. Pour lui, il s'agit tout simplement de «la plus extraordinaire des enquêtes de sociologie urbaine» où il déniche plus d'inspiration pour ses propres travaux que dans beaucoup d'obscurs livres de sciences sociales. «On trouve dans les romans réalistes de très justes observations sur des portions de la ville et de la vie, les magasins comme l'alcoolisme, par exemple. En cet âge postmoderne et poststructuraliste, moi, je puise mes influences déterminantes dans la littérature de la fin du XIXe siècle parce que je m'intéresse à la ville et que la ville est aussi une accumulation de grands et de petits drames.»

Lui-même a érigé le monumental City of Quarts (La Découverte) sur Los Angeles, sa ville qui semble un peu notre capitale du futur à tous. «Je n'aime pas les généralisations. Je m'intéresse à des lieux réels et précis. Une ville, ce doit être un espace public partagé. Le poète Walt Whitman a célébré Brooklyn au XIXe siècle parce que l'homme pauvre refusait d'y céder le passage sur les trottoirs aux nantis. L'École de sociologie de Chicago a ensuite fait de la promiscuité et de l'anonymat des concepts fondateurs de la riche mentalité urbaine. Maintenant, nos espaces urbains s'organisent autour de centres commerciaux proposant les quinze mêmes franchises. La spontanéité est réduite au minimum. La vie s'efface. L'idée de la ville disparaît.»

Un détestable apartheid

L'humanité vient de basculer dans un autre état: depuis 2007, plus d'un Terrien sur deux vit dans les villes. Des millions de semblables, de frères, affluent vers les cités malfamées et «l'explosion urbaine» mène au «bidonville mondial». Pour Mike Davis, l'urbanisation n'a rien à voir avec la construction de condos pour riches retraités et tout à craindre de la multiplication des favelas de la taille d'un petit État sur des centaines de territoires aux quatre coins de la boule.

Sur ce point comme sur tant d'autres, le XXIe siècle s'annonce comme une généralisation des conditions infernales décrites au XIXe siècle par Dickens et son cher Zola. «Si rien ne change, l'humanité future habitera dans des cartons: elle sera plus proche des premières habitations connues, au Proche-Orient, il y a 8000 ans, que de la vision futuriste d'une humanité logée dans des tours de verre et d'acier», répète le sociologue-historien.

Même les villes plus «humaines» du Nord déploient un détestable apartheid, avec des zones protégées pour les super-riches et des ghettos à l'abandon pour les super-pauvres. Le cauchemar orwellien menace, s'affiche déjà honteusement. «Les technologies de surveillance auront de profonds impacts sur les libertés civiles et la démocratie. Les Américains ont sacrifié des pans entiers de leur liberté et de leur intimité au cours des dix ou quinze dernières années au nom de ce besoin de sécurité. Maintenant, partout sur la planète, les riches désertent les centres-villes pour s'installer dans des cités artificielles, souvent avec des noms californiens: Orange County, Palm Springs... Pour moi, ce retrait comme l'expansion de la banlieue des classes moyennes s'avèrent particulièrement destructeurs des villes et de la vie commune.»

Évidemment, ses positions ne lui valent pas que des amis. Les promoteurs de Los Angeles le détestent. Passons. Il a aussi été critiqué par des urbanistes comme étant trop pessimiste. En fait, ici comme toujours, l'optimisme semble la position adoptée de celui à qui il manque des données sur le réel...

Le Stade Dubaï du capitalisme n'arrange rien de ce point de vue. Dans cet essai tout frais en français, Mike Davis dépeint l'émirat comme la projection outrancière de l'avenir, une «Laputa des sables», une «rencontre d'Albert Speer [l'architecte d'Hitler] et de Walt Disney sur les rivages d'Arabie».

Un peu d'optimisme?

Cet absolutisme féodal présenté par les maîtres de notre monde comme «le nec plus ultra de la culture d'entreprise éclairée» déploie fièrement ses constructions ostentatoires et tape-à-l'oeil, «gonflées aux stéroïdes», réalisées par des ouvriers sans droits payés des «pinottes» pour des pachas venus consommer et se divertir. Dubaï et son festival du shopping (ça ne s'invente pas), c'est aussi l'avenir irradiant de notre monde: une «société sans société», un État sans classe moyenne ni vie sociale, une marque de commerce détenue par des théocrates en babouches.

Il y aura d'ailleurs, sous peu, un peu de nous autres là-dedans puisque le Cirque du Soleil installe un nouveau spectacle à demeure dans cette fournaise climatisée du turbocapitalisme, ce monde «à la fois ludique et violent, amnésique et extrême». Au secours!

Y a-t-il un petit coin d'Amérique, une ville pour insuffler un peu d'optimisme? Une fleur sur le fumier? «Excusez-moi de le dire, mais je dois répondre franchement que Montréal me semble être demeurée une ville humaine. C'est une ville exaltante, particulièrement autour du boulevard Saint-Laurent.» C'est un peu facile, en effet, mais ça fait tout de même plaisir à entendre (même et surtout) d'un roi de la formule critique...


Vos réactions


We work the black seam together - par François Caron
Le vendredi 11 avril 2008 16:00

Montréal, peut-être - par Claude L'Heureux (claude.lh@sympatico.ca)
Le lundi 07 avril 2008 16:00

Hola! - par Pierre Guay (sacerdos887@hotmail.com)
Le lundi 07 avril 2008 16:00

Une belle surprise ! - par william morris
Le lundi 07 avril 2008 09:00

vrai - par Marjolaine Beausoleil
Le lundi 07 avril 2008 07:00

Un peu facile en effet... lorsqu'on songe à l'éthique "des nouveaux Villages Griffintown" - par Mme Danielle Lécuyer Services Juridiques (sevigny.ferland@sympatico.ca)
Le lundi 07 avril 2008 07:00

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