Revue de presse - Les champs de mines

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Manon Cornellier
Édition du samedi 05 et du dimanche 06 avril 2008

Mots clés : Jean-Pierre Blackburn, Constitution, Québec (province), Canada (Pays)

Rouvrir la Constitution pour y inscrire la reconnaissance de la nation québécoise? Jean-Pierre Blackburn peut en rêver à voix haute mais personne ne veut en entendre parler dans le reste du pays, si on en juge par les premières réactions à ses déclarations faites au Globe and Mail. C'est qu'on ne veut surtout pas revivre les rondes du lac Meech et de Charlottetown, avertit le Toronto Star.

Alors, si les conservateurs comptent sur une majorité pour relancer les discussions constitutionnelles, ils ont intérêt à mettre carte sur table tout de suite, insiste le quotidien, qui se souvient d'un Stephen Harper farouchement opposé, il y a 15 ans, à tout statut particulier pour le Québec. Depuis, il le courtise et lui tend la perche et, de l'avis du Star, il en a fait assez pour le Québec «pour susciter l'inquiétude à l'égard d'un plan plus vaste» en matière de réforme constitutionnelle.

Selon le Globe, qui a été le premier à fermer la porte, «les conservateurs jouent avec l'avenir du pays en laissant croire au Québec qu'une majorité conservatrice pourrait permettre de relancer les pourparlers constitutionnels». De l'avis du quotidien, Jean-Pierre Blackburn n'a pas vraiment improvisé mais a simplement reflété l'esprit du message conservateur au Québec, dont l'objectif est de séduire les nationalistes. Le risque pour eux, note le Globe, est de devoir leur éventuelle majorité aux nationalistes, ce qui équivaudrait à «faire passer la construction du parti avant celle du pays».

Toujours dans le Globe, Lawrence Martin se demande si d'autres provinces peuvent se vanter d'avoir obtenu autant que le Québec qui, pourtant, n'est plus le centre du pouvoir. La «menace séparatiste» n'est plus ce qu'elle était, Harper a pris pied dans la province et le Parti libéral du Canada est l'ombre de lui-même. «Mais les vieilles habitudes sont difficiles à perdre. Le Québec est encore le centre de l'univers politique. Il domine les nouvelles, impose l'ordre du jour. En revanche, on pense toujours à l'Ouest après coup.» Il est vrai que l'attention accordée au Québec est, chez Harper, guidée par des considérations politiques et alimentée par les médias, écrit Martin. Malgré tout, il pense que Harper fait preuve d'astuce en gardant les projecteurs braqués sur le Québec. Il concentre ainsi les regards sur les problèmes de Stéphane Dion en plus de faire concurrence au Bloc.

Symbole

Si on avait tenu un concours de popularité au sujet des symboles canadiens cette semaine, c'est la mise en berne du drapeau flottant au-dessus du parlement qui aurait remporté la palme. Tous les journaux ont parlé d'une motion adoptée par les partis d'opposition et exigeant des conservateurs qu'ils recommencent, comme les libéraux, à mettre le drapeau en berne chaque fois qu'un soldat meurt en Afghanistan. Les conservateurs ont promis d'ignorer le vote. Les associations de vétérans et les quotidiens, très attachés à la tradition et au protocole, sont d'accord avec lui parce que, à trop user d'un symbole, disent-ils, on finit par le banaliser et à lui enlever son sens.

Le Calgary Herald estime que la mise en berne du drapeau devrait servir uniquement à marquer la mort des chefs d'État et à souligner la Journée du souvenir, qui permet d'honorer la mémoire de tous les soldats décédés. «Changer un protocole, qui a bien servi ce pays en des temps très difficiles, pour adopter une approche guidée par la politique diminue la valeur de notre passé», écrit le Herald. Le National Post est plus direct. Quand la mise en berne n'est plus un geste exceptionnel fait pour marquer un deuil collectif, elle «devient une farce». Peter Worthington, du Toronto Sun, soupçonne les libéraux de vouloir davantage embêter Harper qu'honorer les soldats. Le Winnipeg Free Press compare la motion à un geste s'approchant de la provocation. L'Ottawa Citizen convient que chaque mort est une mort de trop, mais que la mise en berne à répétition a le malheur de transformer un marque de respect en enjeu politique.

Boîte de Pandore

Les conservateurs font face à une levée de boucliers beaucoup plus importante sur le front de l'immigration, mais après avoir essuyé les doutes des équipes éditoriales et des chroniqueurs la semaine dernière, ils ont eu droit à du renfort cette semaine. Plusieurs journaux ont appuyé, avec quelques bémols, les modifications à la Loi de l'immigration qui donneront des pouvoirs discrétionnaires étendus au ministre.

Le National Post ne s'est pas embarrassé de nuances et s'en est pris aux libéraux dont les inquiétudes, dit-il, sont motivées par des considérations partisanes. «Peut-être que les conservateurs ont l'intention de discriminer en faveur d'immigrants davantage intéressés à fonder de nouvelles familles canadiennes qu'à offrir un pont aérien à celles qu'ils ont déjà, mais il est peut-être temps.»

Selon le Saskatoon StarPhoenix, personne ne doute de la nécessité de réformer le système, mais en présentant son projet en catimini, le gouvernement Harper démontre une fois de plus son incapacité à communiquer avec le public pour lui expliquer ses intentions. Résultat: il donne des munitions à ceux qui l'accusent des pires desseins.

L'Edmonton Journal trouve légitime la volonté du gouvernement d'accélérer l'arrivée de travailleurs qualifiés et de réduire l'arriéré de demandes en souffrance. Il se désole cependant de la méthode -- l'insertion des amendements dans un projet de loi budgétaire --, car la manoeuvre ne cherche qu'à «humilier» les libéraux et à marquer des points politiques. Il s'interroge aussi sur l'étendue des pouvoirs accordés au ministre et le manque de transparence qui entourera leur exercice. «Il semble honteux qu'une loi aussi importante, qui aurait dû être sérieusement débattue et rédigée avec soin, ait été ainsi dissimulée puis reçue comme un simple échange de feu rhétorique à Fort Apache.»

***

mcornellier@ledevoir.com


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