Essais québécois - Jésus est-il un mythe ?

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Louis Cornellier
Édition du samedi 05 et du dimanche 06 avril 2008

Mots clés : Tom Harpur, L'eau et le vin, Religion, Livre, Québec (province)

Christ en croix dans une église orthodoxe de Gaza.

Photo: Agence France-Presse

Tout lecteur moderne des Évangiles ressent un malaise devant certaines scènes abracadabrantes. Comme le constate le bibliste italien Alberto Maggi dans Comment lire l'Évangile sans perdre la foi (Fides, 1999), «les évangiles ont été écrits pour susciter la foi en Jésus de Nazareth», «pourtant, plusieurs de ceux et celles qui [les] ouvrent se plaignent que la lecture de ces textes non seulement ne suscite pas la foi, mais qu'elle risque souvent de la mettre en danger».

Au moins cinq réactions, alors, sont possibles. Certains concluront à l'ineptie de l'ensemble et le rejetteront en bloc pour cause de pensée magique. D'autres, moins sévères et sensibles aux qualités littéraires du texte, se contenteront d'y lire une belle histoire, porteuse de saines valeurs. Les plus zélés prendront le texte au pied de la lettre et le considéreront comme la vérité pure, au mépris des réserves modernes. Les chrétiens dits libéraux, quant à eux, privilégieront une approche critique qui tente de faire la part de ce qui relève de l'histoire et de ce qui relève de la foi dans ce corpus. Les tenants de l'approche mythique, enfin, reconnaîtront la grande valeur spirituelle des Évangiles mais rejetteront sa vérité historique.

L'Eau et le Vin. Le vrai message des Évangiles, de Tom Harpur, chroniqueur au Toronto Star et spécialiste des questions religieuses, nous plonge au coeur de ce débat. Ex-ministre du culte protestant qui a longtemps adhéré à l'approche dite libérale, Harpur affirme maintenant que «les écailles sont tombées de [ses] yeux» et se présente comme un tenant de l'approche mythique. Comme dans son ouvrage précédent intitulé Le Christ païen (Boréal, 2005), il consacre une bonne partie de L'Eau et le Vin à défendre la thèse selon laquelle «Jésus est une figure mythique» et n'aurait pas vraiment existé. «Personne, écrit-il, n'a encore produit ce que tout spécialiste vraiment objectif appellerait une preuve convaincante ou vérifiable d'un Jésus de Nazareth en chair et en os.»

Cette prise de position radicale, faut-il le rappeler aux profanes, est très minoritaire et plus que contestée dans les milieux savants. Dans son Jésus (Flammarion, 2007), Jacques Duquesne, mon maître en la matière, écrit: «L'histoire de l'Homme-Dieu est tellement incroyable que quelques-uns ont cru pouvoir nier son existence même. Ce n'est plus le cas, aujourd'hui, d'un seul historien sérieux.» Bien petit maître, diront certains, qu'un journaliste chrétien vulgarisateur.

Allons voir, alors, du côté de Frédéric Lenoir, philosophe, historien des religions, chercheur associé à l'École des hautes études en sciences sociales et directeur du magazine Le Monde des religions. Dans Le Christ philosophe (Plon, 2007), il écrit que «le seul véritable consensus chez les chercheurs, de quelque horizon qu'ils soient, c'est la certitude de l'existence historique de Jésus. [...] Aucun chercheur reconnu n'affirme la thèse inverse, qui pose en effet beaucoup plus de problèmes à résoudre pour expliquer comment une telle histoire aurait pu être inventée de toutes pièces, par autant d'acteurs différents et avoir un tel impact.»

Les arguments de Harpur pour nier l'existence historique de Jésus apparaissent d'ailleurs assez fragiles. Que les évangélistes aient repris, pour écrire leurs textes, des thèmes empruntés à des mythes plus anciens (conception virginale, transfiguration, marche sur l'eau) ne constitue pas une preuve du caractère essentiellement mythique de l'histoire de Jésus. De la même manière, on peut contester l'aspect physique des miracles sans nier l'historicité du personnage Jésus.

Harpur a certainement raison de rejeter l'approche de la «littéralité pure», qui mène à un intégrisme antimoderne. Le débat le plus intéressant, au fond, dans une perspective croyante bien sûr, oppose deux approches qui contestent les «littéraux extrêmes». «Le point de vue libéral, explique Harpur, soutient que c'était une personne remarquable à propos de qui, avec le temps, des contes et des légendes merveilleuses ont fleuri. On allègue que ces légendes doivent être dépouillées pour qu'on parvienne au "Jésus historique" derrière tout cela.» C'est, on l'aura compris, ma position.

Un Christ nouvel âge

Harpur, lui, défend l'autre, qui consiste à nier l'existence «d'un réel Jésus de Nazareth» pour mieux «remythologiser» les Évangiles. Il propose de les lire comme «l'histoire de l'évolution sur le plan terrestre de chaque âme individuelle vivante». Il s'agit, pour lui, de mythes «destinés à nous amener finalement à un degré de conscience qui est spirituel». L'incarnation, en ce sens, ce n'est pas le Dieu fait homme en Jésus, c'est le don de «la flamme divine, à chacun de nous».

Sur cette base, il propose des interprétations, souvent brillantes, des grands moments des Évangiles. Ainsi, le sens mythique de la conception virginale serait que «la naissance de chaque être humain est un événement miraculeux», le baptême ne concernerait pas le pardon des péchés, mais serait le signe de «l'Incarnation de l'esprit dans la chair», les miracles évoqueraient «l'efficacité des pouvoirs spirituels latents en chacun de nous» et la Passion, selon Jung, serait le symbole de «la souffrance que chacun doit subir dans le processus de maturation».

Pour être souvent intéressantes et justes -- Harpur, en effet, est un connaisseur et cela paraît --, ces interprétations nous laissent néanmoins avec un Christ nouvel âge, inspiré par la gnose, essentiellement spiritualisé, pour ne pas dire psychologisé, et privé de la force révolutionnaire que lui donne son épaisseur humaine.

Les chrétiens libéraux, ou modernes, savent que le Jésus de l'histoire exige la foi pour devenir le Christ, mais ils maintiennent néanmoins que l'un est l'autre et que la vérité du christianisme, qui dit la grandeur de l'homme en disant celle de Dieu et vice versa, tient à cette réelle incarnation. Pour le dire mieux que moi, Péguy: «S'il s'était dérobé à la critique et à la controverse, s'il s'était soustrait à l'exégète, au critique, à l'historien, si son histoire avait été soustraite à l'historien, si sa mémoire n'était point entrée dans les conditions générales, dans les conditions organiques de la mémoire de l'homme, il n'eût point été un homme comme les autres. Et l'incarnation n'eût point été intégrale et loyale. Et il faut toujours en revenir là.»

***

louisco@sympatico.ca

***

L'eau et le vin

Le vrai message des Évangiles, Tom Harpur. Traduit de l'anglais par Claire Laberge, Boréal, Montréal, 2008, 318 pages


Vos réactions


Approche mythique de Tom Harpur vs. celle où Jésus aurait existé - par Josiane Klassen
Le mardi 08 avril 2008 13:00

L'Homme-Dieu est un mythe - par Pierre Brousseau
Le dimanche 06 avril 2008 21:00

croire - par Marc Lavallée
Le dimanche 06 avril 2008 21:00

Harpur récidive - par Jean-Pierre Audet (jean.pierre.audet@videotron.ca)
Le samedi 05 avril 2008 12:00

compris ?!!? - par yves archambault
Le samedi 05 avril 2008 10:00

Est-ce que Dieu existe? - par jacques noel
Le samedi 05 avril 2008 10:00

Une bouffée d'air frais M. Cornellier - par Georges Corriveau (georcor@cooptel.qc.ca)
Le samedi 05 avril 2008 09:00

Le "vrai" message des Évangiles ? - par Hélène Bourgeois (h_bourgeois@sympatico.ca)
Le samedi 05 avril 2008 08:00

Mythologie chrétienne - par André Chevalier
Le samedi 05 avril 2008 05:00

La vraie problématique de Jésus: l'anti-César - par Michel Magnant
Le samedi 05 avril 2008 05:00

Le mesager et le message...Benoit Gagnon - par Benoît Gagnon
Le samedi 05 avril 2008 02:00

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com