Danse - Histoire de laine et de rédemption

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Frédérique Doyon
Édition du samedi 05 et du dimanche 06 avril 2008

Mots clés : Nouveau Studio, Cibler, Karine Ledoyen, Danse, Québec (ville)

L'insatiable chorégraphe Karine Ledoyen signe le quatuor Cibler

Cibler, de Virginie Ledoyen, réunit trois danseuses (Julie Belley, Véronique Jalbert, Sonia Montminy) et une comédienne (Sophie Thibeault). Photo: David Cannon

Tout a commencé par un événement bouleversant: le suicide d'un proche. La jeune chorégraphe de Québec Karine Ledoyen n'a pourtant pas le tempérament ombrageux, mais pour sa nouvelle création elle ressentait l'urgence de plonger dans ces eaux plus troubles de la conscience.

Elle insiste toutefois: quoique plus sombre que ses projets habituels, Cibler ne traite pas directement du suicide ou de la mort, mais de ce que ce genre d'événement, comme toute épreuve ou tension, peut provoquer chez les vivants. Il en ressort, d'une certaine manière, une célébration de l'existence qui suit malgré tout son cours.

«J'adore la fin: c'est comme une rédemption, tu acceptes tout ça, confie-t-elle en entrevue. Ça reste un spectacle paisible, en accord avec la vie qui continue.»

Reste que sa nature plutôt joyeuse a dû traverser des zones d'inconfort... Qui sera la prochaine cible du destin? «Le moteur, c'est quelqu'un qui s'est suicidé dans mon entourage, raconte-t-elle. Ça m'a fait quelque chose, mais je n'en ai jamais parlé [pendant le processus de création]. Je ne voulais pas que ça devienne de la danse-thérapie. Et j'ai résisté longtemps à ce que ça [le négatif] sorte de moi, je n'aimais pas ça. Maintenant, je sais que je peux aller là, que ça demande juste plus de temps.»

Double personnalité

Justement, du temps, elle en a eu. Voilà deux ans qu'elle travaille à cette pièce, qui devrait atterrir à Montréal la saison prochaine. Et ça lui fait un grand bien. Tête forte et pleine de projets fous, Karine Ledoyen a conçu deux volets à sa compagnie K par K pour assouvir sa soif de défricher toujours de nouveaux territoires pour la danse: des créations plus atypiques, spontanées, in situ et chevauchant les disciplines alternent donc avec les productions plus classiques, destinées à la scène, comme Cibler.

«Les projets atypiques viennent équilibrer le reste, contribuent aux projets de fond», indique-t-elle.

La dynamique jeune femme a ainsi donné un souffle à la scène chorégraphique de la Vieille Capitale. On lui doit notamment le projet Osez!, né en 2002 sur les quais de Saint-Jean-Port-Joli et qui a fait des vagues jusqu'aux quais de Québec, de Montréal, de Trois-Rivières... Ces oeuvres improvisées au quotidien par de jeunes chorégraphes et interprètes, et présentées chaque soir en plein air, prendront même la route du pays de Galles cet été. En janvier dernier, Karine Ledoyen signait Pop rock avec moi!, un spectacle mariant musique live et danse. Elle planche aussi sur Gonfler l'histoire, commande spéciale pour le 400e anniversaire de la capitale.

«Quand je reviens avec des projets comme Cibler, ça m'apaise parce que c'est quelque chose que je prends le temps de faire. Je vais puiser dans mon petit moi, je fais les choses comme je les pense, j'ai le temps d'y réfléchir, c'est plus achevé. Et les contraintes, il n'y en a pas dans ce cas-ci.»

Destins de laine

La pièce, qui réunit trois danseuses (Julie Belley, Véronique Jalbert, Sonia Montminy) et une comédienne (Sophie Thibeault), fait un clin d'oeil aux Parques, déesses du sort des hommes dans la mythologie romaine. Ces trois soeurs manient le fil des destins: la première tient le fil qui mesure les existences, la seconde le déroule sur le fuseau et la troisième le coupe.

«C'est arrivé par hasard, explique-t-elle, je travaillais déjà avec des fils de laine et trois danseuses... »

La laine permet de «voir physiquement la réverbération du mouvement dans l'espace». Car la chorégraphe profite de ce travail plus approfondi pour peaufiner son écriture chorégraphique et son rapport à l'espace.

«J'ai beaucoup travaillé sur la recherche du mouvement, d'où il part, comme si je traçais des petites cibles dans le corps, explique-t-elle. Ça part de la hanche, et on voit comment ça se répercute dans le corps.»

La comédienne, qu'elle appelle «la dame blanche», lui sert en quelque sorte d'alter ego, car si elle se voyait prendre part au spectacle, elle ne voulait pas monter sur scène, trop occupée par ses autres fonctions. «C'est une âme, un fantôme, qui fait la relation entre ce qui se passe sur scène et le public, mais par ses actions. Elle rôde autour du show... »

Le jeu théâtral fait l'économie de paroles -- faut-il s'en étonner de la part d'une chorégraphe? «C'est dur, les mots, dit-elle. On a essayé, on a écrit des textes; finalement, on réalisait qu'on n'avait pas besoin de le dire.»

Le silence est d'or en danse. Il permet de multiplier les niveaux de lecture, les interprétations, selon l'imaginaire du spectateur, ce qui fait la beauté de cet art.

***

Cibler, du 8 au 19 avril, au Nouveau Studio, 336, rue Roy à Québec.


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